Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
4 avril 2021 7 04 /04 /avril /2021 10:43

Aujourd’hui, 2 avril 2021, journée de l’autisme.

Gros plan sur les associations, les familles, leur vécu, leur parcours, leurs douleurs. Longue diatribe sur les méfaits de la psychanalyse.

Et on ressort le manuel des bonnes pratiques de l’ANSEM, la condamnation de la psychanalyse comme thérapeutique de l’autisme, la préférence argumentée pour les TCC. Il n’est pas question ici d’apporter de l’eau au moulin d’un des deux camps, il est surtout question de ne pas rajouter de la souffrance à la souffrance. Il n’est pas question de rappeler que l’argumentaire scientifique de l’ANESM et de l’AHS de 2012, au sujet des approches psychanalytiques, précise que : « L’absence de données sur leur efficacité et la divergence des avis exprimés ne permettent pas de conclure à la pertinence des interventions fondées sur les approches psychanalytiques ».

La psychanalyse n'est pas un chant des sirènes, elle ne cherche pas à provoquer notre mort, la mort de la mère, de son enfant ou de la parentalité. Avec ce qu'on sait aujourd'hui, les spécificités neuronales, l’incapacité fonctionnelles à la communication des autistes, on peut se figurer que la psychanalyse ne soit pas indiquée dans le traitement même de l'autisme. Mais écouter, comprendre et traiter sont des choses différentes. Et il ne faut pas condamner une discipline par qu’elle est, au final, mal employée. Les exemples d’interprétations violentes fourmillent, les pratiques jugées de nos jours abusives, inappropriées, les familles en ont toutes vécu. Les séjours de rupture, la condamnation des mères, le milieu familial toxique, le désir maternel de mort in-utero, bien des choses épouvantables ont été dites. En travaillant avec des familles de personnes autistes, très vite dans la discussion reviennent ces histoires violentes, la double peine d’avoir un enfant si différent, parfois si incompréhensible, et le regard, le terrible regard de l’autre, qui n’y comprend pas davantage, mais pour qui la seule explication réside dans la faute parentale. Et bien sûr, comme aucun de ces enfants autistes n’a de père, ça ne peut être que de la faute de la mère ( c’est de l’ironie !).

La psychanalyse est un outil théorique d’explication plutôt extraordinaire, mais si c’est pour l’utiliser ainsi, pour expliquer aux gens pourquoi ils sont responsables de l’autisme de leur enfant, et bien non, il ne faut pas faire ça. Parce que ça ne sert à rien, ni personne, parce que ça fait mal. C’est inutile.

Et il n'est pas scandaleux que la psychanalyse soit enseignée à la fac, quoiqu’en pensent certains présidents d’association d’information et de services sur l’autisme, pour ce qu'elle apporte d'un autre éclairage, de ramener à la personne elle-même, de permettre l'écoute, de laisser voir le quelqu’un qui existe derrière la personne autiste. Peut-être aussi parce que les gens qui vont à l’Université et entendent parler de la psychanalyse n’auront pas à accompagner QUE des autistes et leurs parents, et que cet enseignement leur sera précieux.

Par contre, il est scandaleux de voir cette même psychanalyse exercée par des professionnels de façon approximative, friands du jeu de mots qu’ils font passer pour de l’interprétation. La psychanalyse et plus précisément l'interprétation psychanalytique ne doit pas être asséné à un public qui n'est pas venu là pour entendre ça. La culpabilisation par quelque moyen que ce soit ne sera d’aucune utilité. Encore une fois, il faut tenir aux gens un discours qui va dans leur sens, qu’ils sont capables de recevoir, de s’approprier, quelque chose qui les aide. Quelle mère peut trouver de l’aide dans « Vous avez un désir de mort pour votre enfant » ? La psychanalyse ne devrait pas venir en rajouter une couche. Au contraire, elle devrait investiguer et expliquer les mécanismes en jeu, et venir pacifier ce qu’il y a de chaotique dans ce que vivent les parents, et laisser tout professionnel fort humble dans cet accompagnement.

Et on peut effectivement porter un regard critique sur une pratique qui, au final, ne servira personne, sinon le narcissisme de son auteur. Et ce n’est pas cela qu’il faut pour les autistes et leur famille. Ces témoignages portent heureusement la marque du passé, un autrefois qu’on espère ne plus rencontrer, mais ce n’est pas le cas de toutes les expériences qui m’ont été décrites. Encore de nos jours, de petits rois de service pédopsy font les malins en jonglant de façon malhabile avec deux ou trois concepts piochés sur un 4ème de couverture d’un livre qu’ils n’ont pas lu.

Il ne faut pas condamner la psychanalyse parce qu’elle est utilisée à mauvais escient, et qu’elle reste fondamentalement crédible dans sa spécificité théorique. Il faut garder en tête que ses fondateurs ne pouvaient prédire les autres lumières scientifiques qui se mettraient à briller des décennies après eux, et qu’il faut se mettre à la page. Il y a 50 ans, quelles autres explications avions-nous ? Avant la neuro-imagerie, avant les neurosciences ? Et si on regarde de l’autre direction, quel regard porterons-nous sur nos pratiques actuelles, psychothérapie ou TCC, dans 50 ans, quand nous verrons qu’il n’est pas possible d’apprendre aux gens à être, qu’une succession d’apprentissages comportementaux ne fabriquent pas des individus, et que l’apprentissage des habiletés sociales n’est qu’un leurre pour qu’ils aient leur place auprès de nous. Les ramener à la norme, ça veut dire les ramener à notre norme. Dans 50 ans peut-être, ce ne sont pas les TSA qui auront trouvé leur place auprès de nous, mais nous qui auront trouvé comment faire avec eux. Dans 50 ans, nous aurons probablement avancé sur le fonctionnement du cerveau et ses spécificités, et approché la structure de représentation du monde qu’ils ont. Pas de psychanalyse dans le traitement de l’autisme, mais dans 50 ans, peut-être aurons-nous compris la nature de LEUR lien S1 -> S2, leur articulation au langage, et la façon dont ça impacte leurs capacités sociales. On peut aussi rêver à une nosographie plus détaillée, des catégories dans le spectre. Car de quoi parle-t-on quand on parle d’autisme, de TSA ? De Bill GATES ou Kim PEEK à un des jeunes de mon établissement, comment considérer qu’il n’y ait qu’un spectre quand on voit tant de différence ?

Il ne faut pas jeter la psychanalyse (pas plus que les sciences cognitives) parce que ce ne sont pas les TCC qui vont faire de la place à la parole, parole qui va dire la souffrance. Même si les parents ne veulent que des solutions pour leur enfants, il y a aussi des parents qui veulent, qui ont besoin de pouvoir dire leur peine, leur mal. Et aussi un espace pour que leur enfant parle et soit entendu. Car les autistes parlent, et ils apprécient quand des personnes prennent la peine ou le soin de les écouter. Or, les TCC posent la question au comportement de la personne, mais pas à la personne elle-même. Autiste, où suis-je, moi, dans ces apprentissages ? Où est-ce que je suis quelqu’un dans cet apprentissage méticuleux de règles pour tous ? C’est une question d’une dimension humaine qu’il ne faut surtout pas recouvrir par un ensemble de savoir-faire pour tous.

Partager cet article
Repost0
4 juillet 2020 6 04 /07 /juillet /2020 15:31

Bien sûr, il y avait le télétravail. Bien sûr, ça n’était pas les vacances.

Bien sûr, nos habitudes furent bouleversées. Bien sûr, nous nous sommes habitués.

C’était le moment de la double détente : se retrouver chez soi, payé, sans devoir aller travailler. Passer du temps avec ses enfants, longtemps, sur des semaines, comme cela n’aurait jamais été possible dans une vie normale.

On est chez soi, et les contacts sont limités, les relations aux autres sont limitées. Mais il y a les autres, et il y a l’Autre. En psychanalyse, l’Autre désigne ce qui est extérieur à soi. Et Jacques Lacan parle du Grand Autre, l’ordre symbolique, c'est-à-dire ce qui nous transmet le langage, et notre rapport au symbolique, comment on s’arrange avec les mots, le sens qu’on leur donne, et comment ils servent à parler de qui nous sommes. L’Autre, c’est tout ce qui n’est pas nous, mais c’est en nous aussi, tellement en nous.

L’Autre est là en permanence, et nous demande. Dans la société dans laquelle nous sommes, combien avons-nous encore de moment où nous sommes vraiment seuls ? Combien de moment où on peut être soi, et pas dans le « oui, mais… ». La voix de l’Autre nous suit en permanence, dans notre travail, dans notre consommation, sur nos téléphones portables, dans les injonctions écologistes (c’est le confinement, la poubelle verte n’est plus collectée -> oh mon dieu, mais qu’est-ce que je vais faire de mon recyclable, vu que je ne peux pas le jeter dans la poubelle normale !?!), dans tous les « Soyez / Faites / Devez », dans la bien-pensance, dans ce qu’on se rêve d’être, mais ce pour qu’on on a finalement pas trop le courage de l’effort. L’Autre est dans la voix de la pub, en nous parlant de ce qui serait bien d’aimer. Cette voix qui s’est un peu amoindrie, à tel point de certaines chaines le signalaient et remerciaient les annonceurs qui ne les avaient pas lâchées… J’ai l’impression que le confinement a eu cette vertu d’amoindrir la voix de l’Autre.

Et on a trouvé nos adaptations. Cette crise nous aura montré ça : on veut en être, de ce monde, de la richesse et la gloire, mais on supporte aussi un rythme moins avilissant. On veut un juste milieu. Et ce confinement n’en était pas un. Et ce retour à la vie de fou qu’on avait avant n’en est pas un non plus. Tout a repris comme avant (la télé idiote, les bouchons, l’absence de sourire, la fuite du temps), tout ce à quoi on disait non, mais pas trop fort, parce qu’il n’y avait rien d’autre. Tous ces enjeux, toute cette pression, ces obligations, tout ce « pas nous ». Et ce retour à ces vies où on n’a pas le temps, où on est toujours pris dans des « il faut / il ne faut pas », dans des miroitements de vie meilleure, plus heureuse et plus riche grâce à des taux de crédit défiant toute concurrence et des téléphones toujours plus puissants, des voitures qui vont toujours plus loin pour moins cher …

Pendant le confinement, le silence. Le silence des chants d’oiseaux et du vent dans les feuilles. Le silence des grands axes désertés.

Pendant le confinement, peut-être un peu plus de nous, un peu plus de temps, de place pour qui nous sommes. Hormis les gens indispensables sur leur lieu de travail, les autres ont eu le temps de ranger, de trier, de peindre, de faire du vide, de jardiner, de chercher comment s’occuper. Moins pressé, moins envie que tout s’arrête, c'est-à-dire moins de pulsion de mort. Un peu plus de « à mon rythme », un peu moins de « ah oui, il y a ça à faire aussi… Mais ça ne presse pas… »

 

Peu à peu, effacement de la demande de l’Autre. Le confinement nous a mis à l’abri de l’adversité du monde. Il y a quelque chose de la présence et du discours de l’Autre qui nous avait un peu lâché la grappe pendant cette période, et qui revient. Mais ça n’est plus comme avant. On sait maintenant ce que ça fait de ne pas être obligé. On sait ce que ça fait de ne croiser personne de la journée, de ne pas avoir lâché un seul « Rhooo… » pour une porte pas retenue, pour un petit coup d’épaule malpoli, pour un voisin de métro à la musique un peu forte ou en manque de savon, pour tous ces cailloux dans nos chaussures qu’on n’aura pas eu. On sait maintenant ce que ça fait de pouvoir remettre au lendemain (ou procrastiner, parce que c’est un mot à la mode et que ça fait toujours bien de le placer). Même quand il y a relâche, même pendant les vacances, on n’est jamais tant isolé que nous le fumes durant ces deux mois.

Confinés, la voix de l’Autre s’est amoindrie. Et le retour à la vie d’avant, la vie « normale », a remis les choses dans l’ordre. La déliquescence puis la reviviscence de l’Autre apparait comme un mouvement de balancier néfaste à notre désir, l’objet petit a, qui nous est propre, qui parle de notre désir, et n’est pas conciliable avec l’Autre. La parole de l’Autre vient barrer notre désir, en nous disant que faire, que dire, que penser, que boire ou fumer, ce qu’il faut préférer, ce qu’il faut être. Nous avons eu l’occasion d’explorer un plus grand espace de liberté, moins de dirigisme, une possibilité de dire non, d’avoir le temps. Le temps d’être à notre rythme, le temps d’être à nos proches, le temps d’être. On est resté entre soi. De soi à soi-même. C’est peut-être ça que nous a montré le confinement : quand on arrête de nous dire ce qu’il faut faire, on s’en sort pas si mal, finalement.

Et comme tout repart, on voit poindre une hausse de la demande de consultations en psychiatrie. Des gens qui ont mal vécu le confinement ? Certes. Des soignants, des familles de victimes, qui ont vu l’épidémie de trop près ? Oui, certainement. Des patients psychiatriques ou en situation de handicap psychique qui ont mal été suivis ? Probablement aussi… Des personnes qui se sont retrouvées isolées et un peu perdues ? oui, ça aussi. Mais il y a les autres, tous ceux qui allaient bien avant, ceux à qui le rythme effréné de leur vie disant qu’ils allaient bien. Le confinement a eu un effet « levé de voile », comme si ça avait révélé la Matrice. Un message du type : « une autre vie est possible ».

Mais l’Autre revient… Tout reprend sa place, dans un monde où on n’entend que dire « pour des raisons économiques… », ces raisons qui sont les raisons de l’Economie, mais qui ne sont pas nos raisons, et qui donnent sans cesse l’impression qu’on doive passer après. Ça aussi, c’est le Grand Autre qui nous le dit.

 

Partager cet article
Repost0
28 mai 2020 4 28 /05 /mai /2020 08:01

Le confinement nous a montré qu’autre chose était possible. Pas longtemps, bien sûr, mais autre chose.

On s’est rendu compte qu’on pouvait rester chez soi et qu’il y avait des choses à faire.

Qu’est-ce qu’il se passe quand on peut sortir des rails du métro-boulot-dodo ?

Et nouveau contexte, nouveau paysage psychique, nouveau ressenti. Au départ, le plus surprenant, ce fut la culpabilité. Rester chez soi et être toujours payé. Comme disait le philosophe : « Les gens veulent du travail, du travail… De l’argent leur suffirait… »

Être chez soi et être payé pour y rester. Et on a vu beaucoup d’activisme, comme réaction anti-dépressive. Faire des trucs, faire des trucs, car rester tranquillement face à soi, c’est parfois trop dur. On pense, on réfléchit, on gamberge, on s’angoisse, on pète un plomb. Etrange, cette incapacité qu’on aurait à rester avec nous-mêmes. Tiens, on se demandait ce qu’il fallait apprendre aux enfants dans les programmes scolaires, en voilà une idée...

Et puis il y eu la griserie de pouvoir faire ce qu’on veut. Avoir du temps libre. Libre de tout, libre de contraintes, libre d’empressement. Liberté de « ça va, on a la journée pour le faire ». De bon matin, se rendre compte qu’il est déjà bientôt midi… Bien sûr, il y a le télétravail, mais il n’y a plus le transport, la préparation vestimentaire, le maquillage, l’importance de l’apparence, le rappel des clients un peu plus tard, ne pas oublier de, tout ce qui tourne autour du travail sans en être, et qui prend tant de notre temps, et qui à cette occasion, nous était rendu.

On s’est rendu-compte que faire du shopping n’était pas indispensable. Courir les magasins, guetter les promotions, acheter, acheter, acheter, remplir ses armoires de tout un tas de merdes inutiles, qu’on a redécouvert en faisant du tri (Tiens, je m’étais acheté ça ? Je l’ai jamais mis… Et bien ça ne me va plus maintenant), la pub à la télé s’est restreinte, à tel point que certaines chaines remerciaient les marques qui maintenaient leurs créneaux publicitaires. Ou au contraire, être quelque peu libéré de cette stigmatisation quand on ne peut pas être dans cette consommation. Le CoVid a enrayé la société de consommation. Avez-vous remarqué que les appels téléphoniques de téléprospection ont cessé ? On arrête de nous demander des trucs, de nous proposer, de nous solliciter, de vouloir nous faire participer à des offres incroyables, de nous dire « Allez, encore un petit sousou… encore une toute petite dépense… ». Arrêter de dépenser. Arrêter de dépenser l'argent, fruit de notre travail. Arrêter de nous dépenser. Dé-penser.

 

Et puis, le calme. Moins d’agitation, moins de bruit. Entendre les oiseaux, au cœur des villes. Entendre du silence. Quel politicien osera mettre dans son programme un jour Covid par mois ? Pas un jour de congé supplémentaire, mais un jour où on arrête tout, où personne ne sort, ni voiture, ni camion, ni avion, un jour où on ne fait plus de bruit, un jour où on ferait la sieste.

 

Notre temps nous était rendu. Ce fut là une occasion incroyable d’être rendu à soi-même, à ce qu’on voulait faire. Une occasion d’être à notre rythme, de mettre sur pause un monde qui, pour tourner, ne fait que nous demander.

Alors qu’on parle du réchauffement climatique, de la pollution, de l’épuisement des ressources, de la nécessité absolue de changer de modèle de vie, de consommer mieux, de trier, d’éviter le gaspillage, nous venons de vivre un exemple extraordinaire de ce qu’il se passe quand on ne peut plus consommer. Mais notre monde n’est pas prêt à ça. La production chinoise, la consommation européenne et américaine, notre monde n’est pas prêt à ce que ça change. De quoi entendons-nous parler en ce moment ? De la reprise. Il faut que ça reparte, il faut que ça revienne comme avant. Certes, l’économie st nécessaire, mais comme avant ? C’est sûr ?

 

On est tous à rêver d’un jour nouveau. Et on a vu à quoi ça pouvait ressembler. Moins de bruit, moins d’agitation, moins d’avions dans le ciel, entendre à nouveau le chant des oiseaux… Maos au final, on n’a pas retiré Amazon de nos portables, on a couru dans les magasins dès le premier lundi. Et on attend impatiemment la réouverture des restaurants…

 

Le monde st tel que nous le faisons. Il est à notre image. Et nous n’avons pas changé en deux mois.

Par contre, nous avons pris un plaisir certain à rêver à cet autre possible, et rêver, c’est peut-être tout ce qui nous suffit.

Partager cet article
Repost0
24 septembre 2019 2 24 /09 /septembre /2019 07:53

J’ai découvert une bien étrange mécanique.

Lors de mes interventions en 3ème année de Médecine, sur la thématique « Relation Médecin-Patient », je commence mon cours en disant : « Je n’ai pas de bonnes nouvelles ». Je ne tiens pas particulièrement à faire oiseau de mauvais augure, ou quelque chose de menaçant comme « écoutez bien le psychologue, sinon, point de salut ! », mais ce qui les attend, ce sont les difficultés croissantes, les années d’épreuves qui se profilent, un volume de travail incommensurable, et, de plus en plus, se rapprochant, la rencontre avec le patient.

Une rencontre, ça ne se passe jamais comme prévu. Parce qu’on n’a pas le bon papier, parce que le patient qu’on croyait retors se montre coopérant, parce qu’on a été interrompu trois fois pendant la consultation et qu’on a pressenti que le patient avait quelque chose d’important à nous dire, parce que, finalement, on a une vague idée de ce qu’il a, mais au fond, on ne sait pas…. Et qu’on n’a pas le temps !

Je n’ai pas de bonnes nouvelles, et on ne va pas avoir le temps d’en parler. Cela fait un parallèle avec une annonce en cancéro ou quelque chose d’équivalent.

Et dans le même parallèle, les étudiants ont des réactions qu’on pourrait mettre en miroir des réactions post annonce : ils n’écoutent pas, ils se disent que ce n’est pas pour eux, qu’ils y arriveront sans (parce que ce que dit un psychologue, après tout, ça n'est pas prouvé scientifiquement), que ce n’est pas avec ça qu’ils seront meilleurs médecins, ils se demandent s’ils ne feraient pas mieux de changer de cours (comme lorsqu’on demande un second avis). Aux exemples et cas d’école que je leur présente, leurs réponses sont brutes et immédiates, et tout doit être tempéré par un « oui mais attendez, ce n’est pas si simple que ça … », comme quand un patient veut vous apprendre des choses lues sur Internet sur sa maladie.

Chers étudiants, les réactions que vous avez sont des réactions de défense (je n’ai pas dit « mécanismes de défense »).

Pour avoir une idée de ce dont je vous parle, posez-vous un instant et écoutez-vous.

Devant tout mon laïus sur la difficulté, souvenez-vous de ce que vous avez pensé. Tout ceci, c’est de la défense. Beaucoup de refus et de négation, sans doute. Du désintérêt, surement. De la banalisation, quand je vous ai dit que mon enseignement ne servirait certainement pas à obtenir votre examen. Du découragement ou de la révolte quand je vous dis qu’à la fin, c’est toujours la mort qui gagne. Il faut que vous sachiez que cela existe, car ça va s’infiltrer dans la relation et la moduler, comme la réception de ce que je vous ai dit au début de mon cours a modulé votre attention, votre décision de m'écouter ou pas. Et vos réactions ne furent pas bizarres, inappropriées, ou dirigées contre moi.

Toutes ces réactions, un patient va vivre quelque chose d’équivalent lors de l’annonce. Et ce qui vous a plu dans mon cours, c’est que je vous explique les tenants et les aboutissants, qu’on se prendre un moment pour en parler, que je vous fasse ressentir que j’avais entendu quelque chose de votre souci, quelque chose même que vous n’aviez pas encore très clairement formulé dans vos têtes, quelque chose de l’ordre de « Est-ce qu’on va y arriver quand même ? », mes réponses étant, en douceur : « Oui, rassurez-vous, on va y arriver quand même ».

 

Ce que vos ressentez, intérieurement, vis-à-vis de mon enseignement doit vous éclairer dans ce que vivra le patient au moment de l’annonce, et vous guider dans le soutien, la bienveillance et l’accompagnement attendus au milieu de la tempête des réactions imprévues.

Partager cet article
Repost0
20 juin 2019 4 20 /06 /juin /2019 06:42

Alors oui, décloisonner.

Oui, sortir de l'asilaire pour ouvrir au monde.
Mais avant cela, il y a la volonté politique, et la demande des parents, et des promesses, peut être, qui n'ont pas vraiment écouté tout le monde.
Bien sûr, les parents veulent le mieux pour leur enfant.
Bien sûr, pouvoir dire qu'il va a l’école, c'est mieux que de devoir dire qu'il va "dans un centre"... parce que ça stigmatise, parce que ça veut dire que mon enfant n'est pas comme les autres, qu'il a un truc dans la tête qui ne va pas.
Oui, quelle douleur, que de devoir affronter cela.
Et bien sûr, on rêve de normalité, bien sûr, on rêve de "comme tout le monde". Et quand un projet dit que l'enfant va retrouver une place au sein de l'école, bien sûr, les parents sont ravis.
 
Et l'enfant là-dedans?
Et....... l'enfant....... là.... dedans ?
Si, de plein de points de vue, une avancée est nécessaire, je pose la question :  pour cet enfant, pour cette personne là, que j'ai devant moi, quel est l'enjeu ?
Quel sens, à partir de SA vision du monde ?
 
Tout ceci me donne un sentiment de "c'est le mieux pour eux", mais c'est faux. La communauté de la classe, je ne suis pas sûr que ce soit ce qu'il y a de mieux pour les autistes. Ou pour les TDA/H. Ou pour les enfants issus de familles à très fort troubles sociaux.
Et encore une fois, comme toujours : où est le regard sur la psychopathologie ? Quel est le regard expert qui va préciser avec suffisamment d'acuité qui est la personne ici présente, et ce qui lui conviendrait, pour son mieux à elle ?
Qui aurait cette capacité de dire : il serait bien qu'il soit dans tel système ou dans telle prise en charge, mais pour lui, de son point de vue, s'il pouvait ainsi le formuler, il demanderait..... (Qui peut compléter cela?)
C'est ça qui manque pour le moment, la capacité d'écoute.
 
Parce que l'Ecole.. l'Ecole, l'Ecole... ce n'est pas parce que l'enfant fera comme tout le monde qu'il sera comme tout le monde. Ce n'est pas parce qu'on le mettra dans NOS moules qu'il y trouvera une place confortable.
 
Au final, ce n'est pas l'enfant qu'il faut inclure, mais c'est la société toute entière qu'il faut remettre sur les bancs de l’école de l'acceptation.
L'acceptation du fait que des personnes différentes puissent avoir des chemins différents. La société ne grandit pas en faisant entrer davantage de personnes dans son cercle, elle s'agrandit en faisant tomber les barrières qui séparent l'inclus de l'exclus, en disant "Toi aussi, qui est comme ça, tu fais partie de moi". Il n'est pas question d'ouvrir la porte pour que tu entres, il est question de déplier le auvent, pour que toi aussi, à ta manière, tu sois avec nous, même si tu ne peux pas entrer dans la maison.
 
Et l'inclusion, je n'ai pas l'impression que ce soit ça.

 

Partager cet article
Repost0
6 avril 2019 6 06 /04 /avril /2019 23:16

Devant la télé, il me reste une question : d'où vient cette rage ?

Car il ne s'agit plus de manifester, de faire entendre sa voix, mais de tout casser, de dire qu’on n’en peut plus. Et parmi ceux-là, bien sûr, il y a les fous furieux lâchés en liberté, ceux qui ne croient plus en rien, ni ordre, ni paix, ni dialogue, ni flic, ni caméra, juste détruire…

 

Que s’est-il donc passé ? Désillusions successives, perte de sens, incompréhension. Parodiant un vieux sketch des Deschiens, toujours plus envie de dire : « Non, mais c’est pas ça que je dis, vous ne m’écoutez pas… »

 

Génération née avec la crise.

Les enfants nés en 70 sont les quasi-cinquantenaire d'aujourd'hui. Dans la rue, on trouve même la deuxième génération post crise. Au final, je me rends compte que je n’ai jamais entendu d’autre discours politique que : « l’emploi, l’emploi ; l’emploi… ». On ne peut pas vraiment dire que ça marche. Sous toutes ses formes, avec tous les arguments, de tous les bords politiques. On trouve si peu de solutions qu’à force, on finit par se demander si c’est pas un peu fait exprès. Mais si on dit ça, on est complotiste. Mais un anti-complotiste pense qu’il y a des complots, voire des individus qui bricolent des trucs louches dans des coins sombres, donc qui trament des complots, voire qui complotent pour faire croire qu’il n’y a pas de complots, bref, tout le monde croit que c’est l’autre…

 

Alors, pourquoi cette colère ?

Serait-ce :

  •  les trahisons politiques multiples,
  •  la gauche
  •  le socialisme,
  •  l'alternance,
  •  la Bourse,
  •  la crise de 2008, dont se sont sorties les banques pourtant responsables de la catastrophe,
  •  l'Europe qui n'est que contrainte,
  •  les envolées de notre président, quand il hurlait « PARCE QUE C’EST NOTRE PROJET !!! »
  •  la désillusion,
  •  la colère…………… ?

 

Nous y avons cru. Nous avons voulu y croire, et nous n’y croyons plus. Le dormeur est réveillé. Finie la sublimation, le rêve, on n'en veut plus…. Tout péter. Que tout finisse et disparaisse dans un grand tourbillon de flammes de pneu et de poubelles.

 

Et surtout, les banques ! Avez-vous remarqué que les banques sont attaquées, caillassées, saccagées ? Qui en parle ? Qui posent ce genre de question ?

 

Et ces jours-ci, la tactique politique reprend la main. Grand débat, doléances, discussions, écoute, partage, entente….. Et les gens qui disent qu'ils n'y croient pas.

 

Si vous nous avez entendu, M. le Président, dites-nous qu'on n'est pas rien.

Si je suis chômeur : dites-moi que je sers à quelque chose.

Pour l’Europe : dites-moi que ma voie a compté dans le refus.

 

On a tellement l'impression de ne servir qu'à payer des impôts et des taxes, qu'on est trop bête pour qu'on nous explique, qu'on existe que l'année de l'élection... Et que l'argent va à l'argent, en nous évitant soigneusement à chaque passage.

Les mots du début du mouvement, l'absence de représentativité ressentie par les gens, la décrédibilisation du pouvoir politique, alors que celui-ci hurlait, s'égosillait «il faut respecter les institutions !!», ce même pouvoir politique que le peuple déniait, abandonnait, criant dans la rue qu'il n'en voulait plus.

Le pouvoir, qui ne dit pas d'où vient l'argent qui l’a installé là, ce pouvoir va reprendre la main, et on se sentira encore moins écouté, encore moins compris....

Et la prochaine fois, ça sera pire.

 

Partager cet article
Repost0
22 mars 2019 5 22 /03 /mars /2019 22:06
On nous dit, on veut nous faire croire, l'écologie, le recyclage, l'urgence climatique, les circuits courts, le locavore...
Préserver les richesses de la planète, respecter les pays producteurs...
Mais oui, mais oui....
Alors bien sûr, on a tous envie d'être vertueux, d'être respectueux, d'être du coté des gentils.
Mais en vrai qu'est-ce qu'on fait?
Qu'est-ce qu'on fait pendant le black friday?
Qu'est-ce qu'on fait avec nos portables derniers générations, à renouveler tous les quatre matins?
Qu'est-ce qu'on fait avec nos SUV , nos 4x4 citadins, notre boulimie d'appareils, de fringues, de voyages, de connexion haut-débit et de data centers qui consomment une énergie folle, d'énergie propre dont on ne saura pas recycler les éléments.
 
Regarder la pub, et voir ce qu'on nous propose de consommer. Des grosses bagnoles, des crèmes pour paraître moins moches, des taux de crédit imbattables, de la puissance et de la jeunesse éternelle.
 
On nous propose ça parce qu'on va acheter ça.
 
Et en même temps, on nous chante "le tri sélectif, le zéro déchet, les petits producteurs, la consommation raisonnée"... en nous disant que si, si, c'est ce qu'il FAUT faire, une pincée de Surmoi, un soupçon de culpabilité, "c'est pas bien de manger des animaux"...
 
Comment est-ce qu'on ne va pas devenir fou?
 
Comment pouvons-nous croire une seconde que la société de consommation voudra bien s'adonner à cette diète?
Partager cet article
Repost0
23 octobre 2018 2 23 /10 /octobre /2018 06:43

A l’affichage ce matin, on recherche un psychologue cognitiviste ou neuropsychologue. La lecture de la fiche de poste, hormis de démontrer une certaine méconnaissance de la fonction, soulève des questions.

 

Plusieurs éléments posent question :

 

- Parmi les missions, il y a « entretiens cliniques individuels ». S’il existe des psychologues cliniciens, c’est bien pour avoir une approche différente de celle des cognitivistes, qui ne s’y entendent pas en entretien clinique. Bien sûr, on peut recevoir les personnes, faire du conversationnel, mais ce n’est pas pour cela qu’on fera de la clinique.

- il est demandé une connaissance des pathologies psychiques, et à moins qu’on ne trouve un psy qui s’y connaisse en psychopathologie cognitive, il y a un hiatus. La psychopathologie prend sa source sur le fonctionnement affectif du sujet, et le fonctionnement cognitif n’a rien à voir avec ça. Bref, demander à un neuropsy de s’y connaitre en psychopathologie, c'est demander à un maçon de faire un petit peu d’électricité aussi, voire de réparer la voiture, et je ne suis pas sûr que ça marche. Il peut donner des caractéristiques de fonctionnement, mais pas forcément être calé sur les dysfonctionnements.

- il est demandé de "rendre compte de façon compréhensible". Alors, soyons clairs : c’est compréhensible, encore faut-il savoir de quoi on parle. c'est dingue; ça! Si on allait chez le médecin et qu'il nous disait : " Ah ouais, vous avez bobo" et que sur l'ordonnance, il écrivait "Des médicaments", on ne trouverait pas ça très sérieux. Or, quand les psychologues parlent, on trouve ça pédant, "ils font compliqué exprès", on utilise des mots que personne ne comprend. Il ne faut pas oublier que le psychisme est une chose un petit peu compliquée, et qu’on ne peut pas tout simplifier sans dénaturer. Certaines choses sont compliquées et restent compliquées. Rendre compréhensible, diminuer le niveau de complexité, vulgariser, simplissiser, et on finit par ne plus rien dire du tout. Et il faut prendre garde à cette illusion du « tout est possible, tout est réalisable » par la simplification. Parfois, il faut passer par le chemin de l’effort, c'est à dire ouvrir un livre, voire un dictionnaire, et en finir avec cette culture de la fainéantise ou de l'expertise facile. On n'est pas là pour faire des tutos sur les ongles.

 

Mais tout ceci, c’est du détail. Voici le point important : le neuropsychologue n’a pas de vision clinique de la situation. C’est-à-dire qu’il peut comprendre comment fonctionnent les choses, mais ça n’est pas ça le plus important. Ce qui compte, dans le chemin sur lequel nous sommes, c’est la reconnaissance du statut de PERSONNE à la personne handicapée. C’est quelqu’un, pas comme nous, qui fait autrement, mais qui peut faire tout autant. Et nous allons accompagner cette personne-là, telle qu’elle est, et non pas telle que nous voudrions qu’elle soit, ou telle que nous nous figurons qu’elle soit. Et reconnaitre sa particularité, ça passe par lui demander ce qu’elle veut, recueillir sa demande quand on rédige avec elle son projet, comprendre le monde vu par ses yeux, et le sens qu’elle donne à tout cela. Bref, lui poser la question : et toi, qu’est-ce que tu veux ?

 

Et c’est là que ça se joue, car ce que le sujet a à dire, ce n’est pas la psychologie cognitive qui l’entend. Le sens que la personne perçoit ou veut donner à son existence, ce n’est pas la psychologie cognitive qui peut l’aborder. Tous ces points, la dimension fondamentale qui est la question du sens, seule la psychologie clinique peut accompagner la personne pour s’en approcher ou l’exprimer. La psychologie cognitive a d'autres avantages, mais pas ceux-la.

 

Il y a donc une antinomie entre connaitre les fonctions cognitives de la personne et faire un projet POUR/AVEC le jeune. C’est comme connaitre les caractéristiques d’une voiture et les mettre en lien avec le plaisir de conduire. Ce plaisir est individuel, personnel, et chacun trouvera son plaisir avec telle ou telle voiture. Et ce n’est pas les caractéristiques du véhicule qui diront quelque chose sur ce plaisir.

Pareil pour les fonctions cognitives : elles peuvent éclaircir sur le fonctionnement de l’appareil cognitif de la personne, mais elles ne disent rien sur ce que vit l’individu, sur ce qu’il veut, sur le sens qu’il met à ce qu’il vit. Si on a pour projet que la personne soit auteur de son projet, l’accueil de sa parole, la reconnaissance de son statut en tant qu’individu, ce n’est pas la psychologie cognitive qui peut faire ça. Aussi, encore une fois, méfions-nous, méfions-nous du fait de se départir des psychologues qui réfléchissent, qui viennent poser la question de la parole de l’autre et de son sens, au profit d’une psychologie qui ne donnerait que des réponses, mais qui au fond parlerait bien peu de et à la personne.

Partager cet article
Repost0
2 septembre 2018 7 02 /09 /septembre /2018 21:34

L'air du temps fait de plus en plus de place à ce que nous appelons "la société inclusive", c'est qui va inclure la personne porteuse de handicap en son sein. Penser que la société va s’adapter et donner aux plus démunis d’entre nous une place équivalente à chaque citoyen.

Une société égalitaire en droit, sans aucun doute, mais on en restera là. Il ne faut pas rêver d’égalité pour des personnes foncièrement différentes de nous, au moment où on se bat de tous cotés pour assurer une égalité entre hommes et femme, égalité encore une fois limitée au cadre juridique.

Bien sûr, on aimerait croire que tous nos frères humains pourraient trouver une place de semblable, un respect des différences, qu’on pourrait être assez fort pour accueillir sans l’ombre d’une appréhension des handicapés physiques ou sensoriels, oui c’est possible, ou déficients intellectuels, c’est un peu plus compliqué, ou handicapés mentaux, ouhla, ça se complique, ou handicapés psychiques, psychiatriques, non mais là faut quand même pas….

Non, il ne faut pas trop rêver. Il y a une capacité (sans doute propre à chacun) à côtoyer la différence, et il est illusoire de croire qu’on peut faire fi de cette différence. Tout, en nous, humains, est fait pour repérer cette différence. Il y en allait de notre survie dans les temps anciens, et nous en avons gardés des traces malgré nos progrès.  Et de belles traces même de nos jours.

Mais beaucoup de choses parlent de ça, de l’inclusion, de la place à faire au monde du handicap au sein de notre société. Alors bien sûr, je ne dis pas qu’il faille les parquer et les tenir à l’écart, mais je dis qu’il faut être prudent avec les utopies, car ce n’est pas nous, dans le confort de nos constructions rationnelles, qui pâtiront des échecs des politiques publiques qui impactent si profondément des vies.

Ce qui me semble alarmant, c’est la disparition lente mais sure de la place de la clinique, de l’observation et de l’analyse, avec comme question centrale : mais qu’est-ce que ça veut dire pour lui ?

Actuellement, les regards se tournent beaucoup vers les grilles d’observation, la psychométrie, les évaluations. Ce n’est pas un souci en soi, mais il y a un sourd danger qui se profile.

Tout ceci parle de compétences, d’aptitudes, de savoir-faire, mais au fond, ça ne parle pas de la personne. Et cette personne, qu'elle est-elle, quand elle n'est pas capable de répondre à ces questionnaires? Quand les grilles ne trouvent pas la case à cocher? Quand, face à elle, on ne peut que de façon très lointaine, imaginer ce qu'elle imagine, et ne pouvoir partager ainsi aucune communauté de pensée ? Cette différence effrayante, où l'autre reste dans un indiscible inconnu, avec un rapport au langage qui n'a rien à voir avec le notre (avec des néologismes ou des logatomes), un rapport au corps non structuré par le langage (où on ne fait que sentir sans savoir ni ce que c'est ni d'où ça vient), la différence de la pédopsychiatrie ou de la déficience intellectuelle profonde, on ne peut pas l'inclure, on ne peut pas la rapprocher de nous. On peut croire que c'est faisable, ou on peut établir des évaluations qui ne parlent pas de cette différence. On côte des compétences qui leur seraient nécessaires pour davantage d'autonomie, c'est à dire nous ressembler.

Et je pense qu’il y a un grand péril à détourner le regard de la maladie mentale, de la spécificité en dehors des normes de ces gens, car, si nous les effaçons de nos paysages et de nos cadres de pensée, eux ne s’effacent pas de la surface du monde. Et un jour nous redécouvrirons avec surprise qu’ils sont là, que la psychose n’a pas plié à nos évaluations, et que leurs capacités cognitives n’ont pas suivi les indications comportementales qu’on leur prodiguait.

Et encore une fois, cette question : de quoi aurions-nous besoin pour nous approcher de ce qu’ils veulent, puisqu’il est admis que nous-même, nous avons tant de mal à savoir ce que nous voulons, et qu'eux ne pourront pas le dire.

 

Et que se passera-t-il quand nous découvrirons que ce que la personne handicapée veut, ce n'est pas du tout ce que nous nous sommes échinés à penser, réfléchir concevoir pour elle, sans lui avoir au préalable demander son avis.

Partager cet article
Repost0
9 mai 2018 3 09 /05 /mai /2018 07:04

L’établissement se dote d’un outil informatique : un logiciel pour les usagers et un parc informatique, car on s’est rendu compte à temps que les deux allaient ensemble (vous ne me croiriez pas si je vous disais qu’on n’a pas pensé aux prises électriques pour brancher tout ça).

Nous attendons beaucoup de ce programme, des choses assez simples, comme l’info qui ne se perdrait pas en route, le fait que les personnes concernées soient informées des sujets qui les concernent, une seule version éditée par la personne qui est au courant, et non par quelqu’un qui a entendu dire qu’il se pourrait bien que...

Fini les « Ben oui, mais j’étais pas là », ou les « quelqu’un a pris le cahier pour marquer ? Non ? », les « Je ne sais pas, je n’ai pas lu son dossier (j’avais pas la clé du placard à dossier)». Fini les « Je ne sais plus qui est venu me donner un document tout à l’heure, mais je ne sais plus où il l’a posé… ». Fini les « Il paraitrait que… si ça se trouve, ça se pourrait bien… Moi j’en sais rien mais d’après ce qu’on m’a dit… Quelqu’un est au courant ???»

 

Bref, il y a une illusion qui tient dans le fait que cet outil va nous aider à travailler, nous rendre plus efficace, nous faire gagner du temps.

Qu’en sera-t-il vraiment ? Gain de temps, certes, compilation d’informations, certes, si on est capable de se discipliner et de revoir le format et le contenu des réunions, et de savoir dire STOP quand on nous servira des informations déjà lisibles sur le programme.

Nous aider à travailler, peut-être, mais le programme n’écrira pas à notre place. A en lire les écrits déjà existants, le programme ne nous proposera pas une organisation de notre pensée permettant de produire des écrits corrects. Savoir quels éléments rapporter, savoir les organiser et trier leur pertinence, les exposer de façon claire et concise, le programme ne nous permettre pas ça. Avant de savoir écrire à l’ordinateur, il conviendrait de savoir écrire tout court, utiliser les termes techniques à bon escient, savoir parler du jeune et non de nos difficultés professionnelles rencontrées avec lui, exposer les problématiques et non laisser transparaitre quelque chose qui, au final, a des relents de jugement.

Et si nous gagnons seulement en efficacité, en limitant les pertes de temps en vaines réunions aux discussions stériles (« Ah oui, c’est un souci… Bon, on va voir ce qu’on peut faire… »), demandons-nous ce que nous allons faire de ce temps gagné ? Allons-nous ENFIN avoir des discussions cliniques, se poser et réfléchir sur le cas d’un jeune (et éviter que ça ne se termine en « Oui mais bon, pour les professionnels, c’est pas facile… »). Allons-nous pouvoir un peu élaborer quelque chose autour de qui ils sont, de leur mode de pensée, qu’on appelle ça psychose ou déficience intellectuelle. Allons-nous pouvoir prendre le temps de comprendre qu’avec les capacités intellectuelles dont ils sont dotés, NON, ils NE peuvent PAS être dans la recherche de la provocation ! Est-ce que cet outil nous donnera le temps de les regarder davantage que nous les regardons, que nous nous regardons ?

 

Il faut prendre garde à ce que le dossier de l’usager ne devienne pas l’objet de notre attention, de nos soins. Certes, l’enfant est caché dedans, mais ce n’est pas l’objet de la rencontre, ce n’est pas cela que nous avons en charge. Nous avons tellement tardé à nous mettre à l’informatique, il semble y avoir une telle espérance qu’on peut s’attendre à un phénomène amplifié d’investissement. Le programme n’est qu’un outil, et il doit, à terme, nous aider à être plus proche du jeune, en nous allégeant de toute la lourdeur bureaucratique.

Avant que la machine ne fasse à notre place, il serait peut-être bien que nous sachions, nous, faire les choses, sinon la machine nous suivra et nous appuiera dans nos erreurs. Car non, sans effort, la machine ne nous aidera pas à être meilleurs. Encore faudrait-il que nous progressions sur notre mission, que nous soyons un peu plus clairs sur nos valeurs, que nous arrêtions de confondre objectifs et moyens, leur difficultés et nos plaintes.

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Psychologie quotidienne d'Aurélien LEGRAND
  • : Psychologie de tous les jours, de la vie du psychologue, de ce qu'il pense, et là, qui vous le dit...
  • Contact

Recherche

Pages