Psychologie de tous les jours, de la vie du psychologue, de ce qu'il pense, et là, qui vous le dit...
« Je n’ai pas peur du temps qui passe », référence aux crèmes anti-âge, qui ont la vocation contre-naturelle de ne pas subir le vieillissement. De la même façon, il est dit quelque chose de l’ordre du « toujours jeune », leitmotiv actuel.
« Je ne fais pas semblant », sur l’image d’une famille qui se fait prendre en photo dans une tenue vestimentaire blanche, simpliste, unie, dans une position ridicule. Une façon de dire « je ne suis pas comme ça ».
« Et je refuse d’attendre, d’attendre » sur des images de vieux qui attendent leurs valises à l’aéroport ( on est toujours dans l’idéologie de la jeunesse vive et rapide, remuante face aux vieux), ou d’un homme cinquantenaire bedonnant à la peau très blanche ( donc pas bronzé, signe qu’il ne profite pas du soleil, de la plage et des joies des vacances avec les nanas), en slip chaussettes et sandales ( code vestimentaire repoussant) face à son barbecue. Comme pour la famille de la photo, ces images sont contre identificatoires, c'est-à-dire qu’en fait, on est bien d’accord, on ne veut pas ressembler à cela. Juste un point sur un travers qui s’insinue : attendre devant un barbecue, ce n’est pas attendre. C’est faire cuire des trucs qu’on va manger après, et ça prend du temps pour que ce soit bon, parce que le barbecue, quand c’est bien fait, c’est bon. L’image peu attirante de cet homme occulte une autre idée, celle de prendre son temps pour profiter des choses. Mais il faut aller vite…
On passe alors, suite à ces contre-exemples, à la version positive.
« Il est temps de tracer sa route », appel à la promotion personnelle (avec un portable, tu parles…), succès, ambition, réussite, et unicité, on va faire quelque chose de personnel, innovant, qui va nous sortir du lot. On voit alors des jeunes qui courent, qui font les andouilles dans une piscine d’intérieur, signe que, financièrement, ça va. Les images vont alors très vite, il y a des filles, des scènes très rapides, ça va vite, les filles touchent les garçons, sensualité, glamour, on est jeunes, on fait les cons, la vie est à nous…
« J’ai aussi besoin de voir, de parler, de toucher, de communiquer, de partager d’aimer, de profiter de la vie », ensemble de besoins dans lesquels tout un chacun peut se reconnaitre, et donc, adhérer au discours. Il y a plein d’autres moyens de faire tout ça sans avoir recours ou besoin d’un téléphone… Cela dit, parler, communiquer, d’accord, mais toucher par l’intermédiaire d’un téléphone ??? Une référence à l’écran tactile ??? C’est un peu faible.
Le final, « Avec mon nouveau bidule, je vis à fond, gnagnagna, la vitesse sans retenue». Ce « vivre à fond », « sans retenue » parle en fait, comme tout ce que propose la technologie actuelle, de l’extension des limites humaines. Le « toujours plus » se trouve enfin des moyens dans la technique. Et c’est ce que fait miroiter la publicité : ce « un peu plus que vous dont vous rêvez », ce vous-même dont les limites s’étendraient au-delà de vous-même, jusqu’aux frontières de votre imagination, de votre fantasmatique, la technique vous l’apporte.
La publicité joue sur le tableau du manque à être. Ce que nous ne pouvons être par nos limites physiques,
nos corps, nos cultures, nos interdits et nos peurs, la technique nous donne les moyens de passer outre, d’être illimité, de rester jeune, de pouvoir, pouvoir, pouvoir…. Et sans manque! Sauf
que, sans manque, pas de créativité.
« Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait » se trouve débouté, car la jeunesse sait (croit-elle), avec ces accès permanents aux connaissances du Net. Mais si c’est le Net qui sait, ce n’est pas l’homme. Et la vieillesse peut, enfin, si elle est bien équipée, pas trop malade, si elle a bien travaillé pour avoir une retraite convenable, si elle est ancrée dans son époque, si elle a suivi le courant, bref, si elle est restée jeune, donc si elle n’est pas vieille.
Comme une empreinte en négatif, cette publicité, en tentant de nous attirer du coté de notre désir, nous
parle de tout ce qui nous fait défaut. Ou plus exactement, de tout ce qu’il est nécessaire de nous faire croire comme nous faisant défaut pour combler ces manques par des objets. Mais les
manques sont là, inhérents à notre condition humaines. La technologie peut faciliter notre vie avec ces manques, mais elle nous chante des chansons de sirène dont les paroles disent qu'elle
les fera disparaitre...
Mais faut-il être si aveugle que ça ? Ce qui nous est promis là, la vitesse, la jeunesse, la réussite, est-ce un téléphone qui va nous l’apporter ? Qu’en est-il de la question du « Qui suis-je ? » à travers ces appendices qui me proposent surtout « d’avoir ». Et ce temps qui passe, qui fait peur quoi qu’on en dise rien qu’à voir tout ce qu’on met en place pour l’éviter, « Et puis la Mort qui est tout au bout », toute cette technologie qui nous en distraie, nous détourne le regard, qu’adviendra-t-il lorsque, trop vieux pour avoir recours à ces avancées techniques, je ne serai plus que seul face à moi-même, à mon vieux corps, à mes vieilles convictions dans un monde dont le temps ne sera plus vraiment le mien ?
Qui serai-je à ce moment là ?