Psychologie de tous les jours, de la vie du psychologue, de ce qu'il pense, et là, qui vous le dit...
Le sujet du jour portera sur les réseaux communautaires. Je pensais à cela, d'où pouvait venir cet engouement, ce plaisir à mettre aux yeux de tous des bribes de notre vie, exposer ainsi qui nous sommes et ce que nous faisons, et je me suis demandé comment on se comportait dans ce lien à l'autre par internet interposé.
Hormis le coté ludique et le plaisir d’utiliser une nouvelle technologie qui nous rend présent à tous, qu’est-ce que cette nécessité de garder un contact si appuyé avec notre entourage ? Avant cela, on téléphonait, on écrivait des lettres, ou encore avant, on passait de longues périodes sans avoir de nouvelles. De nos jours, c’est pratiquement heure par heure qu’on peut savoir qui fait quoi, réagir sur l’évènement, créer une proximité que les kilomètres rendent impossible. Mais justement, qu’en est-il de cette proximité, de ce possible perpétuel, de cette non-séparation ?
Il y a quelques années, une publicité pour un forfait de portable, les premiers avec heures gratuites, montrait deux amoureux qui s’embrassaient sur le quai de la gare. Le train arrivait et emportait la fille. Elle décrochait son téléphone, le garçon sur le quai répondait alors que le train les éloignait l’un de l’autre. Le slogan : « Plus rien ne pourra nous séparer ». Comme dit Patrick Baudry, le sociologue, « Quoi de pire ? », car même s’il est très plaisant de ne pas être séparé de l’être aimé, sa présence perpétuelle finit par être néfaste. On a tous entendu parler de ces couples qui crisent gravement à l’arrivée de la retraite, car ils avaient passé toutes ces années en ne se voyant que peu, et ils se retrouvent collés l’un à l’autre et s’en trouvent fort peinés. La présence constante de l’autre, même si elle est fantasmatiquement très attrayante, est en fait compliquée. Le psychisme a besoin de temps de pause, de vide, pour penser et construire. L’abondance ne donne envie de rien. On ne désire pas la bouche pleine. L’enfant construit sa capacité de représentation pour pallier le fait que sa mère est parfois absente. L’omniprésence de la mère ne nécessiterait pas une telle construction psychique et rendrait inutile la construction de telles facultés. Pourtant, sans capacité de représentation, nous serions ben peu de chose. Bref, le psychisme a les moyens de penser une chose en dehors de sa présence, et peut le faire pour son bien, car c’est avec ces constructions internes qu’il pense, alors que la présence réelle apporte d’autres éléments, extérieurs ceux-ci. Donc, comment pouvons-nous penser et rêver l’autre s’il est toujours là ? Et peut-on gérer d’avoir plein d’amis en même temps ? Avons-nous le temps pour chacun, ou est-ce un semblant de relation, comme un tout petit fil de lumière, mais qui en fait ne dit rien.
Ce qui me questionne, je pourrais le formuler ainsi : vers quelle forme de pensée allons-nous si la technique met à notre portée le lien permanent à l’autre ? Bien sûr, il convient de faire la distinction entre les différents liens affectifs, car on ne parle pas de la même chose pour l’enfant en développement et les copains à l’autre bout de la France. Mais dans un cadre quotidien, cela changerait-il les choses ? Comment se transforme notre monde interne dans lequel nos représentations de relation évoluent si nous savons, jour après jour, ce qu’il advient de nos amis lointains ? Comment dire « Je suis content d’avoir de tes nouvelles, depuis le temps… » ?
Mais cette question n’est qu’un aperçu d’une autre question plus vaste, comme la technologie change-t-elle nos modes de vie ? Voire notre façon de penser…
A suivre