Psychologie de tous les jours, de la vie du psychologue, de ce qu'il pense, et là, qui vous le dit...
La symbolique du savoir contre le Réel du corps malade
Je lisais ce jour le rapport réalisé par Claire Compagnon et Véronique Ghadi sur la Maltraitance « ordinaire » dans les établissements de santé. Bien entendu, cet état des lieux révolte, et laisse perpétuellement un gout de « ça ne devrait pas se passer comme ça… ». Il y a de nombreux témoignages qui parlent d’irrespect, d’injustice, de non-sens, de violence des rapports humains. Pour compléter cet écrit, Claire Compagnon est intervenue à l’émission Le téléphone sonne sur France-Inter le 29 janvier 2010, émission qu’on peut écouter sur ce lien : http://sites.radiofrance.fr/franceinter/em/letelephonesonne/index.php?id=87954
La question est d’élucider la dimension paradoxale du phénomène. Pourquoi des professionnels de la santé, des gens qui ont suivis une formation et qui, pour la plupart, ont choisi leur métier, pourquoi le font-ils en occultant une dimension si prépondérante de leur travail ? Comment peut-on vouloir travailler dans le secteur du soin, c'est-à-dire auprès de patients et de malades, et en arriver à un comportement aussi rude qui va à l’encontre de la mission première. Autrement dit, comment peut-on, lorsqu’on veut soigner les gens, en oublier qu’il faille prendre soin de l’humain.
Il faudrait se pencher sur les motivations premières de chaque branche professionnelle. En ce qui concerne le personnel infirmier, ma pratique m’a permis de noter une différence entre les personnes qui avaient suivi leur formation à la sortie du Bac, donc plutôt dans de jeunes années et celles qui avaient repris un cycle de formation après une pratique professionnelle parfois toute autre, changement professionnel nourri par une véritable vocation. Bien sûr, il y a de jeunes professionnelles (j’utilise ce terme générique pour parler des infirmiers et infirmières, en tenant compte du fait que la gente féminine y est massivement représentée) qui ont la fibre, qui ont compris quelque chose du rapport à l’autre, mais quelle ne fut pas ma surprise en entendant également « qu’être infirmière, c’était l’emploi assuré ». C’est trois années d’étude, et au bout, il y a du boulot. Dans ce cas, quelle est la racine de la motivation professionnelle ? Qu’est-ce qui motive réellement celles et ceux qui veulent être « personnel de soin » ? Heureusement pour elles, les soins infirmiers offrent des postes très techniques, où elles pensent pouvoir se trouver des compétences. Mais malgré cela, l’objet sur lequel on travaille reste une personne et comme je le rappelle parfois, derrière le numéro de dossier ou la porte de la chambre, il y a quelqu’un, avec un nom, un prénom, une famille, une histoire. Il y a de l’autre, et la configuration de la relation n’est pas des plus naturelle, entre quelqu’un qui est en besoin de, et un autre qui est là pour apporter une réponse à ce besoin. Il y a une relation asymétrique, entre quelqu’un en état de demande, et quelqu’un considéré comme étant en capacité de lui répondre.
Comme le corps infirmier n’est pas le seul à intervenir auprès d’un malade, on pourra aussi faire une remarque sur le corps médical. J’ai deux points de vue. Il y a le point de vue d’une de mes connaissance qui finit ses études de médecine, et qui pense s’orienter vers la radiologie. « C’est bien la radiologie, dit-il, parce que si tu ne veux pas voir les patients, tu restes dans ton bureau, tu regardes tes documents et tu dictes ton rapport sur magnéto, mais t’es pas obligé de voir les gens… ». Je me demande quand même ce qu’il est enseigné en médecine pour fonder les futurs praticiens dans l’idée que les patients peuvent se passer de leur parole, de leur regard, du contact. Comment est-il concevable que ceux qui voient dans notre corps qui dysfonctionne, ceux qui savent pourquoi on a mal, pourquoi ces mêmes se permettent de rester dans le silence de leur bureau ? Lorsqu’on reçoit un compte rendu d’examen, celui-ci est transmis au généraliste, et à la lecture du document par le patient, la première réaction est souvent : « On verra bien ce qu’en dira le médecin ». Car c’est généralement ce qui est attendu, la parole de l’autre, de celui qui sait (car Docteur, ça signifie « celui qui sait et partage son savoir »), et qui va mettre des mots sur cet inconnu qui inquiète : l’origine de la douleur ou de la dysfonction.
Beaucoup de plaintes de maltraitance parlent de cela, du fait qu’on ne sache pas, qu’on doive attendre des heures pour savoir. L’importance du savoir, et je vais là me servir un peu de Jacques Lacan pour expliquer (un peu j’ai dis, pas de panique), l’importance du savoir réside dans sa capacité à circonscrire cette zone d’angoisse qu’est l’inconnu de l’origine de la douleur. Lorsque le corps passe à l’acte par un mal, lorsqu’un organe ne marche plus, ou lorsqu’une tumeur se déclenche, en y pensant bien, que pouvons-nous en dire ? On peut parler de la douleur et du ressenti, donner des indications pour que le médecin affine son diagnostic, mais au fond, les mots qu’il va mettre sur tel petit bout de moi, sur telle protéine ou sur tel composant sanguin, moi personnellement, qu’est-ce que j’en sais ? Et si on généralise, de ce corps qui jusque là fonctionnait correctement, qu’est-ce que j’en connais ? Qu’est-ce que j’ai à en dire, qu’est-ce que j’en maitrise ? Et tout cela, tout cet indicible, simplement parce que je n’ai pas les mots ou les images mentales de ce qu’il se passe en moi, et bien tout cet inconnu en moi, ça provoque de l’angoisse, parce que ça ne peut pas prendre de sens. Mon corps vit sa vie, en dehors de mon Moi psychique et pensant, et je n’ai aucune prise là-dessus, et c’est ce qu’on appelle le Réel. Cependant, il y a un moyen de ne pas rester pétrifié, et ce moyen, c’est justement de mettre des mots, mots qui vont donner un sens à ce qu’il se passe dedans, et qui vont limiter l’angoisse. Et bien sûr, ces mots, ils sont dans le vocabulaire du médecin. C’est un des messages diffusé par les soins palliatifs : prenez le temps de parler avec les patients.
Le second point de vue de médecin que je pourrais apporter est celui de mon médecin personnel. Au cours d’une consultation, il me prescrit une échographie. Je suis un peu surpris de la démarche et il me dit : « J’aime autant vérifier. Si vous étiez mon frère, c’est ce que je vous conseillerais… ». Et j’ai trouvé dans cette réponse une telle belle démarche d’humanité, de sensibilité, un dialogue, pourrait-on dire, entre frères humains. Par ces mots, j’ai compris qu’il faisait attention à moi, et peut-être même que mon cas le souciait. Et ça, cette préoccupation pour ma personne, cette façon de réduire la distance patient-médecin, ça a participé à une sorte de réassurance bienvenue. Finalement, peu importe de savoir s’il faisait ce coup trente fois par jour, il m’a juste donné l’impression que je n’étais pas seul avec mon problème et lui avec son diagnostic. Là, il y a eu du lien et par là même, du réconfort.
Cependant, cette situation de proximité, il faut pouvoir l’assumer, il faut pouvoir la tenir. Car, revenons au thème principal, à savoir la maltraitance du patient par des personnes qui devraient en prendre soin. Comme le dit Claire Compagnon dans son document, elle parle « des comportements inadaptés qui ne sont vraisemblablement que des défenses par rapport à leur propre malaise » (p.60). Ce qu’il se passe dans le rapport avec le corps de l’autre, malade, c’est le rappel de la non-existence de l’immortalité. C’est un peu abrupt dit comme ça, car rares sont ceux qui se pensent immortels, mais il y a cependant en l’homme une protection qui met à distance l’idée de la mort, dont nous faisons si rarement l’expérience. Le surgissement de la maladie, même dans des cas d’années d’installation, rappelle à tous qu’un jour, nos enveloppes charnelles cesseront. Et avant cela, il y aura la douleur, il y aura la dépendance, il y aura la fragilité, il y aura la vieillesse et son cortège de pertes. L’image d’un corps, c'est-à-dire cette partie de nous sur laquelle nous avons si peu de contrôle, qui ne va plus comme on voudrait, c’est un peu comme un navire dont les commandes ne répondrait plus. Et cette présentification de « ce qu’il pourrait nous arriver » déclenche des mécanismes de défense, dont une des manifestations les plus marquantes est la négation. N’est-ce pas ce qu’on reproche, allongé dans son lit d’hôpital ? « On ne nous parle pas, on nous dit rien, on est des numéros. Mais même malades, on est des êtres humains... ». Et c’est cela qui est mis à distance, par ce défensif malhabile qui évite cette reconnaissance de cette humanité partagée, ainsi que ton corps qui me dit qu’un jour, je pourrais être comme toi. On arrête de prendre soin par peur d’être trop proche, de trop voir ou trop ressentir. On arrête de prendre soin parce que la mise à distance de la personne qu’est l’autre me protège de ce que la maladie du corps évoque chez moi. C’est, je crois, ainsi que la proximité de la mort met en jeu des mécanismes de défense qui se traduisent par de la maltraitance. Pour le médecin, c’est très dur, car son arsenal de connaissances peut lui laisser croire qu’il sera davantage prémuni, ce qui est faux. La médecine à beau savoir, à la fin, c’est toujours la mort qui gagne. Pour le personnel soignant, c’est pire, car c’est souvent lui qui reste sur les dernières lignes, dans les derniers soins, quand on ne sait pas encore qu’il n’y plus rien à faire, où quand il faut être au plus près de ces corps meurtris, pour les laver, les bouger, les nourrir.
Alors, que faire ? De mon point de vue de psychologue, les solutions ne se comptent pas par centaines. Je crois qu’il est nécessaire de permettre au personnel de soin et de santé de parler sur ce qu’il vit. Il faut se trouver les espaces, les moyens de dire, face à cet indicible. Il faut refaire du lien dans la parole, pour qu’elle circule alors que le Réel de la maladie fait qu’elle s’arrête. Il ne faut pas oublier l’adage qui conseille « Etre entendu pour pouvoir écouter », pour tenir dans son for intérieur face à l’autre, et auprès de l’autre. Tu as ton corps, j’ai mon corps, et ta maladie n’est pas ma maladie. Avoir la force de cette attention, de passer de « to cure » à « to care », qu’on peut traduire en français par soigner dans les deux cas, mais aussi par « soigner » et « prendre soin », ou comme quand on fait un travail soigné. Garder en tête ce mot si précieux qu’est « bienveillance », et ce qu’on ferait pour nos proches. Mais également démobiliser les motivations des défenses psychiques, c'est-à-dire de ne plus vivre le corps de l’autre comme une atteinte, comme une crainte de ce que je ne veux pas voir en moi, profiter de notre jeunesse pour en donner un peu à ceux qui ne l’ont plus, ne pas avoir peur….