Psychologie de tous les jours, de la vie du psychologue, de ce qu'il pense, et là, qui vous le dit...
Tout d’abord, on ne peut que s’étonner de la réactivité publique ou médiatique qu’a générée cette affaire… A peu près 500.000 tweets, des commentaires de tout le monde, de tous bords, dans tous les sens….. Et chacun y va de son opinion, de son étonnement, de son sens de l’impossible quant à la réalité de cette affaire, du complot, tout ça… Mais le premier point, c’est que tout le monde a quelque chose à en dire. Même moi, ce qui me chafouine, il me faut l’admettre. On ne devrait pas répondre à une question qu’on ne nous pose pas.
En vrai, qu’avons-nous ? Un homme, mais pas n’importe lequel. Un gros, un puissant. On va l’appeler DSK, et en l’occurrence, c’est un patron. Oui mais patron, ça fait patronnât, c’est pas gentil avec les ouvriers… Alors patron d’un truc bien, puissant lui aussi, voir international, qui aide les gens, de gauche, un peu technique mais pas trop, pas dans le caritatif mais pas dans le capitalisme dévorant non plus, une grosse institution, mondiale… Tiens, on va prendre le FMI. Ça pète bien, ça a la classe. On sait pas trop à quoi ça sert, mais parait-il que DSK le patron l’a bien géré. En fait, ça a pas mal de côté positif, ce FMI. Allez hop, au boulot les communicants d'Euro-RSCG ! Faites nous une icône ! Et par-dessus le marché, c’est dirigé par un français. Là, inévitablement, il y a un je-ne-sais-quoi de chauvin, quelque chose de patriotique, quelque chose de glorifiant à savoir qu’un de nos compatriotes se voit confier la responsabilité d’un organisme international dont les objectifs sont plutôt généreux coté développement, coopération, emploi... Bref, ça force un peu l’admiration, ça donne du contentement, et, de loin, on s’identifie, c'est-à-dire qu’on partage certains traits de ressemblance… Bref, le DSK, ça a l’air d’être un bon produit, à tel point qu’on pourrait entendre parler de lui dans les sondages, mais on en est pas encore là…
Alors que tout semble bien se passer, et soudain, patatra, ça choit, c’est la chute. Et là, finie la ressemblance, et l’identification, je ne veux plus rien avoir à faire avec ça. Ça ne marche plus la banque mondiale, la stabilité financière, la pauvreté dans le monde et tout ça ! Ouh, l’a fait le vilain avec sa quéquette ! ! (effectivement, la thématique sexuelle illicite renvoie toujours à la période de l’enfance où on apprend que cet organe a une autre fonction qu’urinaire, et que le sexe, lié à l’intimité et au fruit défendu, a quelque chose à cacher (notez le double sens). Cet apprentissage tourne autour des 4/5 ans).
Donc effectivement, DSK, le patron du FMI, a fait des choses qu’il ne fallait pas avec son zizi, sur une dame qui ne lui avait rien demandé. Déjà, à ce point des débats, je pause le OLLA ! Car, bien que réagissant après tout le monde, les éléments réels de l’enquête et de la réalité des faits restent flous, ce qui induit forcément des déductions approximatives. Il n’y a qu’à voir ce que disaient les journalistes de la lettre de Xavier Dupont de L., et des interprétations journalistiques douteuses qu’on a pu être découvertes qu’après, lors de sa lecture, au moment de la publication tardive de celle-ci. L’information, c’est comme le pétrole, quand on n’en a pas, il faut avoir des idées pour en inventer…
Oui, il est déjà le moment d’appeler à la réalité des faits, car sinon, c’est dans l’imaginaire qu’on s’enfonce. Et on ne s’entreglose plus des faits, des personnages, des conséquences, mais on parle de notre imagination, de notre idéation. On chimérise sur la justice immanente du monde qui condamne aussi le puissant face au humble…Tant qu’on ne sait rien et qu’on ne peut qu’inventer, on fantasme : sur ce qu’il a pu se passer dans cette chambre, sur ce scénario de film porno d’un gros riche en peignoir (ou tout nu, ça dépend des sources) qui s’attrape la femme de chambre, sur cette justice immanente du monde où le capitalisme est puni par là où il pèche, ses excès, sa négation de l’individu, son absence de règle… Oui, ça fantasme, en pro-lui ou pro-elle, c'est-à-dire qu’on ne parle plus vraiment de cette affaire, des personnes concernées, mais on parle de nous, de notre réactivité à ce genre de cas, de nos mécanismes de défense inconscients et surtout de ce qu’on va faire de ces images identificatoires dont je parlais plus haut. Bel exemple pour la communauté internationale, un de nos représentants qui finit au mitard pour une histoire de cul ! ! Oui, ce genre de chose affecte le regard du monde. Souvenez-vous du bond des exportations françaises en 1998, tout ça parce qu’on avait gagné au ballon…
Et comme je disais en préambule, je trouve que cette affaire qui lie pouvoir-argent-sexe, cette histoire a remué beaucoup trop de monde, de paroles pour ne pas recéler quelque chose d’autre… On explique, on analyse, on présuppose, comme s’il y avait quelque chose à réparer, tout du moins, il y a une recherche forcenée d’explication. Comprendre. Dire encore et encore, faire du sens. Trop, à mon avis, pour que ça ne parle pas de quelque chose qui a à voir avec l’élaboration post-traumatique, ou de fantasmatique inavoué. Ou bien dire qu’il ne s’est rien passé, ou bien le condamner à la roche tarpéienne. Le langage, ça sert à mettre un peu en forme ce merdier innommable qu’est le monde, en mettant des mots dessus justement. Il y a quelque chose de cet homme qui nous a surpris, qui a fait effraction dans notre imaginaire le concernant, quelque chose comme son animalité, son côté biologique, le fait qu’il soit un homme tout nu face à une jolie femme, la pulsion, le défaut d’intégration des limites, la condition humaine… Parce qu’être homme, c’est aussi être ça, avoir des limites dans ses limites, que normalement, la socialisation et la culture cadrent, nous aident ou nous poussent à respecter, et des fois non….
Les grands de ce monde sont des hommes, que nous ne côtoyons pas plus que notre voisin de pallier. Ce n’est pas parce que les médias nous en rabattent les oreilles que nous les connaissons. Nous ignorons beaucoup plus sur eux que nous n’en savons. Oui, des fois, même les grands de ce monde font caca…
Et ce côté humain que notre imaginaire avait ignoré en pensant au futur président que nous
vantait les journaux, ce coté humain est revenu en force, au premier plan. Et les réactions qu’on entend, de qui viennent-elles ? D’hommes politiques, de journalistes, d’éditorialistes, de
personnes qui ont soit une parole de poids, soit les moyens de la diffuser. Tout ce petit monde qui parle par médias interposé et qui donne son avis, ce sont eux même des gens de pouvoir,
des gens qui savent ce que provoque le charisme, connaissent cette sensation particulière qu’on ressent quand on s’adresse à nous parce qu’on est « pas n’importe qui », ont eu ce
ressenti d’être un peu au dessus de la masse, avec les facilités que ça procure, et les limites que ça rend élastiques. Toute ces personnes qui aujourd’hui parle de l’affaire, que
rappellent-elles de leur propre cadre, de leur propre représentation de la loi ? Que se rappellent-elles à elles-mêmes dans un discours qui dit « Y’a pas mort d’homme » ? Qui
sont ces gens qui nous gouvernent, qui prétendent nous "représenter", et qui ne sont pas de notre espèce?
Donc la question va devenir : Qui est Dominique ? Au-delà de son étiquette de patron du FMI, derrière ça, qui est l’homme, et sa pulsion ? C’est peut-être sur ce versant là que je veux bien entendre les propos du juge disant « Justiciable comme les autres », en cela que son titre ne lui octroie aucune différence en tant que justiciable, en tant qu’homme. Cela eut pu être crédible jusqu’à l’organisation de la sortie devant les journalistes. En quelque sorte oui, car le « oui mais ce n’est pas Monsieur tout le monde » rétorqué par ses défenseurs nous aveugle quand à la logique des faits… Avant la justice, on préjuge. De qui, de quoi ? Qui juge-t-on, d’abord ? Un quidam ? Ou une personnalité ? Hé attends ! Il est défendu par William Taylor "l'un des dix meilleurs pénalistes de Washington" et Benjamin Brafman, l’avocat des stars, celui de Michael Jackson, ces gens qui se battent pour avoir une vie privée, font des procès aux paparazzis parce que ceux-ci la leur volent, mais quand ils sont mis en cause, se servent de leur alias pour devenir intouchables devant le tribunal… Quand Bertrand Cantat a été jugé, il n’a pas fait valoir qu’il était le leader d’un grand groupe français, lui…! Il faut revenir à Qui est Dominique ? que s’est-il passé ? De quoi parle-t-on ? Viol, relation sexuelle forcée… STOP ! Avant tout, on va résumer par : Avait-il le droit de faire ce qu’il a fait ? Pour avoir été longtemps consulté par la Justice pour savoir ce qu’il se passait dans la tête de ces présumés violeurs, je peux vous dire qu’il n’y a pas de viol propre, et encore moins avec consentement. Et s’il s’agit d’une agression sexuelle, quelle que soit la gravité de l’acte, évaluée à l’aune de ce qu’a fait l’agresseur, cela ne parle pas des conséquences pour la victime. N’oublions pas que pour une même stimulation, deux personnes auront un ressenti douloureux différent. Pour une agression, deux individus auront un vécu différent, et une façon de différente s’en relever, de métaboliser l’acte, de passer à un après. La question de la précision du type d’agression sexuelle est secondaire. Et par qui aussi. Peu importe que ce soit un séisme, une inondation, une éruption volcanique, en cas de catastrophe, la question c’est « Combien de morts ? Que faut-il réparer ? ».
Il serait temps de passer de l’affaire « DSK lutine la femme de chambre » à Monsieur Strauss-Kahn Dominique, mis en examen pour agression sexuelle sur Madame Diallo. Qu’est-ce qui s’est passé ? Et s’il a fait quelque chose, que fait-on pour elle ? car les tournures judiciaires que ça prend sont des plus ambigües. Et on va sans doute beaucoup entendre parler de cette femme de chambre immigrée qui vit dans un sale quartier, tout ce qui va pouvoir faire douter de ses propos, diminuer la faute. Soyons vigilants à ce qu’on entendra de ce qu’elle a dit. Méfions-nous du conditionnel, le temps du potentiel et de l’hypothétique journalistique. A propos, quant à ces journalistes qui « savaient », et qui n’ont rien dit… Quelle tristesse ! Mais pas de contre pouvoir, ça, ça compte… Ils se justifient comme des enfants « y’en a des qui sont des vilains, mais c’est pas nous … ». A la solde de qui allez-vous encore vous complaire ?
Et merde, je ne voulais pas en parler de cette affaire au départ….
Il y a plus affaire à interpréter les interprétations qu'à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres que sur autre sujet : nous ne faisons que
nous entregloser.
Tout fourmille de commentaires : d'auteurs, il en est grand cherté.
Le principal et plus fameux savoir de nos siècles, est-ce pas savoir entendre les savants ? Est-ce pas la fin commune et dernière de toutes études ?
Nos opinions s'entent les unes sur les autres. La première sert de tige à la seconde : la seconde à la tierce. Nous eschellons ainsi de degré en degré. Et
advient de là, que le plus haut monté, a souvent plus d'honneur, que de mérite. Car il n'est monté que d'un grain, sur les épaules du pénultième.
Michel de Montaigne, Essais, III, 13