Psychologie de tous les jours, de la vie du psychologue, de ce qu'il pense, et là, qui vous le dit...
Il y a certains débats qui remuent toujours l’opinion publique. C’est facile à faire : on prend un sujet qui concerne tout le monde (la peine de mort, les clopes, les radars automatiques, les nains de jardin…) et sur lequel chacun va avoir son mot à dire. On choisit de préférence un sujet qui n’offre en apparence que peu d’alternative. C’est pratique car il est difficile d’obtenir un consensus et ainsi, le débat n’en finit jamais. C’est ce qui est en train de se passer pour l’euthanasie.
J’écoutais ce matin une radio du sud, Sud-Radio, dont le sujet était, en gros : Euthanasie, oui ou non ? D’un intérêt relatif, surtout des témoignages pro et anti, des gens qui racontent leur histoire des plus dramatiques, des souffrances, des tristesses qu’on aurait souhaité éviter.
De tout cela, j’en retiens toujours le même élément : on demande leur avis à des gens qui ont été pris dans la dynamique émotionnelle de l’instant du décès, qui ont dû choisir entre la douleur, la perte et la culpabilité, avec cette idée de faire au mieux quand ce mieux n’existe pas. Mais qu’en est-il de la parole des professionnels ou de ceux qui ont pu prendre le temps d’y réfléchir un peu ? Comme je l’ai déjà dit, les choses essentielles ont été dites dans la loi qu’il ne reste qu’à appliquer.
Dans cette émission, j’ai entendu les arguments pro-euthanasie, qui sont bien souvent constitués après la mort, à savoir « Non à l’acharnement thérapeutique ». La loi Léonetti cadre déjà ce point en interdisant l’obstination déraisonnable, mais ce point ne peut malheureusement se valider qu’aux vues des résultats thérapeutiques. Parfois, tenter l’opération de la dernière chance, ça marche. J’ai vu en néphrologie des réanimations qui semblaient désespérées, et des patients qui en ressortaient amoindris, et qui s’en remettaient, et qui finissaient leur vie paisiblement. J’ai vu en soins palliatifs des patients condamnés qui étaient soulagés par les antalgiques et qui offraient à leur famille une dernière rencontre apaisée, laissant un souvenir doux et chaleureux, un "au revoir" souriant, la dernière image qui restera en mémoire. Quand ça se passe mal, l’argument « Il a passé 15 jours de trop » est tout à fait entendable, mais on ne peut le dire qu’après. Si le patient en réchappe, on ne se pose pas ce genre de questions. Alors, faut-il admettre que les médecins ne connaissent pas toujours l’issue de leur intervention ? Faut-il désintriquer le mélange opéré comme quoi le médecin, avec son savoir, n’est pas dans une position de vérité. La seule alternative est, encore une fois, la collégialité, l’équipe, et l’accompagnement de la famille. Il faut s’y mettre à plusieurs.
Par l’appel à une loi sur l’euthanasie, j’y crois surtout que ce qui est craint, c’est la douleur, la déchéance. Et il ne faut pas confondre douleur et souffrance. La douleur peut être prise en charge, et dans la majorité des cas, efficacement combattue. Combien de patients, partisans de l’euthanasie, moduleront leur envie d’en finir si on leur donne accès à une fin de vie non douloureuse ? La souffrance peut s’accompagner. On réclame une loi, pour tous, pour statuer sur une question existentielle, individuelle. Le moment de la mort, de la séparation, devient avec l’accompagnement des soins palliatifs, un moment de réunification, où on se regroupe pour décider, accompagner ensemble, équipe et famille, le malade.
Quand, lorsque le patient ne peut plus s’exprimer, on laisse la décision finale à la famille, il faut se demander pour qui les proches décident-ils ? Pour le malade afin d’abréger ses souffrances ou pour eux-mêmes, la famille, qui ne supporte plus de voir leur proche dépérir ou ne plus les reconnaître. C’est une décision d’un poids inimaginable en l’absence d’une équipe formée à pouvoir encadrer cette décision. Il ne faut laisser personne, médecin ou parent, seul à l’œuvre de la réponse. Et surtout, une fois la décision prise, elle est prise. Avec le temps, on y repensera, on se demandera si la décision fut la bonne. Mais c’est une illusion que de vouloir éclairer une question ancienne avec d’autres lumières nées d’un long temps de réflexion. Avec le temps, on change, on pense autrement, on a d’autres idées et on reconsidère ce qu’on aurait dû faire à ce moment là. Ce qui est une fausse manœuvre, car on n’est plus dans la même dynamique, on n’a plus les mêmes éléments. Le « j’aurai dû » est forcément erroné. On va décider au mieux, en ces moments critiques, et il ne faut rien reconsidérer après coup. Il est donc essentiel que cette décision soit le mieux encadrée possible.
Il ne faut pas non plus se mentir sur la puissante dynamique psychique à l'oeuvre. D'où viennent ces questions, cette réclamation forcenée du vouloir "bien mourir"? Il faut clairement y voir l'action de la pulsion de vie qui, sous un jour nouveau crie encore que "Non, la mort ne triomphera pas, et jusqu'au bout, elle sera combattue". Mais de ce mécanisme, il faut s'en méfier comme de l'autre, celui qui ferait pousser la seringue, qui réclame que tout se finisse, car il ne nous rend pas plus clairvoyant. Appeler à l'euthanasie pour que ça se finisse bien, c'est aussi une façon de dire qu'on maitrise, qu'on controle, et qu'on ne sera pas renvoyé à notre finitude humaine. Et on sait très bien que c'est faux. Et il est à trouver un passage dans cette entre-deux, dans l'inconciliable de la mort qui gagne toujours, et de mon humanité qui tient au moins à une défaite honorable. Autrement dit digne, pour l'autre, mais aussi pour moi.
Enfin, une loi autorisant l’euthanasie aurait surtout l’avantage de dédouaner l’acte médical. Le médecin ne serait plus un criminel, même si cet acte se pratique régulièrement, dit-on, dans les services. Cette autorisation de mort touche par ce point le débat sur la peine de mort, de l’autorisation légale de donner la mort à quelqu’un, et se heurte au même argument : une fois que c’est fait, il est trop tard. L’écueil qu’il ne faut pas perdre de vue, hormis la possibilité de rémission car les cas de refus d’euthanasie suivi d’une amélioration de l’état du patient, ça existe, on ne peut que rester très vigilent quand aux questions bassement matérielles qui entourent le décès d’un individu. Qu’est-ce qui garantit que chaque euthanasie sera justifiée comme seule issue possible à une fin de vie inextricable ? N’y aura-t-il jamais aucune hâte dans ce raccourci ? Est-ce que pour Pépé qui geint depuis des semaines, et dont l’héritage ferait bien plaisir à tout le monde, est-ce la bonne solution ? Et pour ce SDF pour qui on ne connait aucune attache, et qui coute....? Comment pouvons-nous avoir confiance en ces médecins qui vont mettre l’euthanasie en œuvre, médecins dont on se défiait l’instant précédent dans leur acharnement thérapeutique ?
Ça fait 10.000 ans que ça nous pose question, la science ne nous ouvre que d’autres chemins, de nouvelles problématiques, et de nouvelles solutions, mais rien de nouveau dans le rapport à l’homme et à sa finitude. Ou alors, se détournant de la solution toute faite qu’est l’euthanasie, il faudrait peut-être prendre le temps, se retrouver, se parler, que le patient puisse dire et le médecin entendre, bref, marcher ensemble…