Psychologie de tous les jours, de la vie du psychologue, de ce qu'il pense, et là, qui vous le dit...
Lorsqu’en psychologie cognitive on dit venir des horizons psychanalytiques, on croise de grands regards étonnés. Sans que les commentaires soient formulés ainsi, il y a une sorte de : « Que fais-tu là, voyageur égaré ? Tu as perdu ton chemin ? Ou c’est la déception qui t’amène, peut-être ? »… Difficile de faire comprendre la motivation à aller voir ailleurs, à s’aventurer dans d’autres sentiers théoriques. L’écart est si grand entre les deux points de vue, la Psychanalyse ou les Sciences cognitives, comme entre les deux versants d’une montagne par ailleurs infranchissable avec un pied dans deux pays différents, que cheminer entre ces contrées est vite synonyme d’errements. C’est une erreur commune, tant l’exercice d’une vision globalisante de l’individu est complexe. Comment peut-on penser que la parole puisse soigner, quand toutes les études scientifiques prouvent le contraire ? Comment admettre que de telles pratiques puissent avoir lieu, quand elles échappent à toute validation scientifique ? Comment peut-on croire que la science, entre chiffre et résultats statistiques, entende quelque chose à l’Etre humain ?
Venir marcher dans les plaines du cognitivisme quand on vient des plages de la psychanalyse ne signifie pas forcément tourner le dos à ses précédentes convictions, ou vouloir débusquer la faille dans ce nouveau domaine. Il y a à l’origine une curiosité, une interrogation, un besoin d’un autre air peut-être. La psychanalyse est une science, un art, un savoir-faire vais-je dire préférablement pour ne pas heurter les puristes du terme, qui demande temps et pratique. A l’instar du cerveau, l’outil psychanalytique se modifie lors de son utilisation et donne des résultats différents au fil du temps. Il n’est pas plus évaluable que le fil de la vie humaine. Mais tout ceci ne se fait pas sans une certaine logique, sans du vivant à l’œuvre dans son évolution, des neurones qui bourgeonnent ou des apprentissages qui se font, des cognitions que se mettent en place, des processus cognitifs qui vont orienter la compréhension, et cela même sur le divan du psychanalyste… La Science elle, est sûre, stable, ne s’avance que si la méthode expérimentale a préalablement validé son propos. Tout du moins jusqu’à la prochaine fois, selon Popper, que la réfutabilité entrera en œuvre. De ces deux vérités, faut-il irrémédiablement en choisir une et une seule ? Surtout sachant que tout choix, aussi scientifique soit-il, se fait toujours sur des bases affectives…
Loin de vouloir soustraire une des disciplines au champ de la réflexion, il est préférable de les additionner. Rajouter des angles d’attaque, ce n’est pas s’empêcher de tirer, c’est rajouter des cordes à son arc, accroitre l’arsenal. La neuropsychologie se trouve à cette interface. Mon expérience en Soins Palliatifs résume bien ce genre de rencontre, là où la médecine touche ses limites puisque, quoi qu’on en sache, à la fin, c’est toujours la mort qui gagne. Quoi que la Science puisse y ajouter, il reste toujours une parcelle où l’individu va avoir quelque chose à dire, et aura besoin de quelqu’un qui, sans autre intention que de l’écouter, va accueillir ses paroles, bien qu’elles proviennent de l’aire de Broca. Et d’une façon égale, ce qu’est capable de mettre en lumière la psychanalyse, je pense qu’il est possible d’en entendre d’autres choses si on y ajoute une dose de neurosciences.
Voilà pourquoi il est possible de s’intéresser aux neurosciences en venant de la psychologie clinique, malgré le rapport de l’INSERM de 2008, parce qu’au-delà du cerveau, des structures, des aires de Brodmann, des neurotransmetteurs dont les parcours restent aussi mystérieux que bien réels, il reste quelque chose de très humain qui doit garder sa place dans ce que recouvre peu à peu le savoir scientifique. Chacun a quelque chose à dire qu’aucune science ne saurait appréhender, et cette parole de la personne, de l’individu, du Sujet au sens lacanien ou de Monsieur tout le monde qui a besoin de parler, il est impératif qu’elle puisse encore être entendue, d’homme à homme, de patient à praticien, sans recours technologique. Cependant, cette pensée qui a besoin de se dire, par où passe-t-elle cérébralement parlant, et qu’implique-t-elle dans l’association libre demandée par la thérapie ? Les deux savoirs ne se superposent pas, mais ne s’annulent pas non plus. Différents champs théoriques pour différentes approchent pour différentes écoutes. Bien sûr, écouter quelqu’un, c’est périlleux, et invérifiable par la validation expérimentable. Ça n’a pas de valeur scientifique car il n’est pas possible de systématiser l’expérience. Mais est-ce à dire que cela n’a pas de vérité ? Combien sont les croyances qui ont été scientifiquement invalidées mais qui pour certains font force de loi ? Qu’en aurait-il été de la chrétienté s’il avait fallu attendre la preuve scientifique de Dieu pour commencer à croire ?
La preuve scientifique n’est pas tout, pas plus que l’hégémonie du discours analytique. Il existe une autre vérité, plus individuelle, à la marge de la procédure expérimentale, les quelques pour-cent qui ne valident pas le résultat final. Alors que ces résultats parlent de groupes, de tendances, de généralités, l’action du psychologue s’insère dans l’individualité, là où la seule vérité qui compte est la vérité psychique, la même vérité qui, suspendus au-dessus du précipice, bien que fermement attachés, bien que la Science nous garantisse qu’il n’y ait aucun danger, nous amènera à trembler de peur du vertige, et ce même en parfaite connaissance des réseaux neuronaux impliqués.