Psychologie de tous les jours, de la vie du psychologue, de ce qu'il pense, et là, qui vous le dit...
Il est sans nul doute d’une difficulté ou d’une prétention extrême de vouloir établir des ponts entre le champ psychanalytique et les Sciences cognitives.
De toutes parts, les deux disciplines sont présentées dos à dos, inconciliables. A juste titre pour les yeux du néophyte, sans aucun doute. L’une parle de processus, de connexion, d'opérations intellectuelles qui donnent une somme de comportements qu'au final nous appelons l'indiidu. L'autre prône l’existence d’un acteur de premier plan, d’un sujet, de la personne qui parle, auteur et acteur de ses dires. Or, l’expérience et la pratique nous montrent que le jeu n’est pas aussi transparent que cela et, pour reprendre une image théâtrale, il y a quelqu’un, quelque chose qui souffle une partie du texte de derrière le rideau. C’est ce qu’on appelle l’inconscient. Tout ne vient pas clairement se présenter sur scène, des choses se passent dans les coulisses. Alors que l’acteur « joue » son rôle sur scène, d’autres agissent pour bouger les décors, faire des effets de lumière, passer des accessoires… Je mets le verbe jouer entre guillemets car, dans cette métaphore, on ne joue pas vraiment, car c’est sa réalité que l’acteur pose sur scène. Il n’y a pas le décalage qu’impose le jeu, on est dans le vrai. Il y a donc ce qui est visible, présenté, et il y a tout le reste, tout ce qui permet que cela se fasse, mais dont on n’a pas idée.
Car la conscience, qu’est-ce que c’est ? « J’ai bien conscience que.. » dit-on quand on signifie qu’on a pris cette donnée en compte, qu’on a traité l’information. Dans les cas d’anosognosie, le patient n’a pas conscience de son trouble. Et dans l’héminégligence latéral, il n’a pas conscience de l’espace entier. La distinction, c’est « Peut-on y penser ? ». Ça se résume à la question : où est, qui est le « je » qui pense?
Comment perdure la différence théorique : dans les deux cas, le traitement se fait sans qu’on y pense, implicite, on ne peut avoir accès à tout le traitement de l’information qui se passe dans nos têtes, trop complexe, trop riche, trop de choses qui vont trop vite et dont la conscientisation réclamerait un traitement supplémentaire qui le ralentirait considérablement. De plus, l’automatisation est un gain de temps et d’énergie. Ça, c’est l’inconscience cognitive. Pourtant, même sur le divan du psychanalyste, il y a bien des choses qui se passent, des opérations qui se réalisent. L’Inconscient que suppose la psychanalyse est du même ordre : à l’insu de la personne, des choses se passent, des associations sont faites et leurs opérations agissent.
Plutôt que de consolider ce qui éloigne, il conviendrait de fouiller du côté de l’instrument principal de la psychanalyse : le langage. Les sphères du langage, l’aire de Broca et de Wernicke, sont sollicitées dans beaucoup de traitements cognitifs, bien au-delà des taches verbales. Leurs projections dépassent largement leur localisation pariétale. Pourquoi les aires du langage sont-elles mobilisées pour des opérations non verbales ? Quel appui fournit le langage à notre pensée ? Pourquoi le sens du mot est nécessaire dans les situations où rien ne se dit ? Pourquoi cela a-t-il tout de même un effet ? Comment ces mises en sens inutilisées peuvent-elles produire des effets, des symptômes, qui s’effacent quand la verbalisation est rendue effective ?
La différence entre l’inconscient psychanalytique et l’inconscient cognitif, c’est que l’inconscient psychanalytique se parle, qu’on peut en dire quelque chose, quelque chose à soi, de soi, alors que les fonctions cognitives sont démontrées expérimentalement et que globalement, on a tous les mêmes, et ça s’organise sur les mêmes structures cérébrales. Globalement oui, mais quand on rapproche le microscope, individuellement, moins. Les circonvolutions cérébrales, dans leurs détails, sont individuelles. La différence qui perdure entre ces deux disciplines, c’est la prise en compte de la personne qui parle. C’est vraisemblablement sur ce point que les deux champs se trouvent dos à dos, et sur l’inexplicable scientifique du langage. Mais comme ça ne dit pas tout, car des questions restent trop intensément posées, et il est impossible de poser la prédominance d’un des domaines sur l’autre. Chacun s’étaye et s’engendre mutuellement. On comprend affectivement les choses avec une cognition qui a été modelée par cette affectivité. Le sujet se pense avec son intelligence qui se construit avec son affectivité, au fil de son expérience.
C’est pour ça qu’il est préférable de construire des ponts plutôt que des murs, d’aboutir à une proscription d’une logique d’exclusion, de par l’organisation réciproque des deux champs, une co-organisation mais qui finalement appréhende le sujet sous deux facettes différentes. On ne peut pas être à la fois au four et au moulin, mais ni le meunier ni le boulanger ne peuvent nier ou se passer de l’autre maillon de la chaine, sinon, nous retombons sur la troisième question existentielle de l’humanité : « Qu’est-ce qu’on mange ? »…
