Psychologie de tous les jours, de la vie du psychologue, de ce qu'il pense, et là, qui vous le dit...
Je voudrais apporter là un commentaire à l’interview de Noam Chomsky, « Le lavage des cerveaux en liberté »link.
Chomsky est un linguiste travaillant au MIT, et a travaillé sur la faculté de langage. Cette interview parle de l’utilisation du langage, et de l’implicite des débats qui bien souvent, dans les médias, font l’impasse sur la vox populilink. En d’autres termes, les médias nous font part d’un monde que le commun des mortels ignore, un monde où les hommes politiques sont questionnés sur la raison d’état et répondent programme politique alors qu’on voudrait être rassuré sur ce dont demain sera fait. C’est cela qu’il qualifie de « lavage des cerveaux en liberté », cette illusion démocratique qu’on nous sert à chaque 20 Heures, alors que les problèmes sont tout autre, ce qui nous donne, à nous le peuple, cette sourde impression de ne pas être entendu.
L’analyse de Chomsky est intéressante quand il parle de la justification et de la distillation de la peur. N’ai-je pas déjà dit que le fond de commerce des média (ou médium), c’est justement l’annonce du pire à venir, la manipulation de l’angoisse, dont nous avons eu un exemple frappant aux avant-dernières élections présidentielles nous proposant JM Lepen au second tour, alors que le journal avait explosé le temps d’audience des faits divers et autres agressions violentes ? Très efficace, la technique consistant à dire aux gens : on vous informe qu’il y a un danger, et des gens sont là pour vous en protéger (comme, par exemple, des armes de destructions massives en Iraq). Pour le bien de l’autre, principe posé par la morale judéo-chrétienne, on pourrait faire beaucoup de choses. C’est ce qui a motivé les plus grands crimes contre l’Humanité, la Shoah, la colonisation, le « C’est pour ton bien ». L’amour du prochain est un piège sans nom, car « Aime ton prochain comme toi –même » est le commandement le plus paradoxale qui soit. Que sais-je de mon prochain pour l’aimer comme il se doit ? L’amour que je me porte est-il l’amour qu’il lui convient ? En l’aimant comme moi-même, l’aimè-je pour lui ou pour moi ? Le bien de tous que vise le politique, le bien de l’autre, même contre son gré, question que pose la psychiatrie ou les soins palliatifs au moment de la fin de vie, malgré lui ou à sa place. Ou comme en psychanalyse, Jacques LACAN, Le séminaire Livre VII, l’éthique de la psychanalyse, on s’interroge sur ce qu’est cette manœuvre qui consiste à faire quelque chose dans l’optique du bien de l’autre. Et, de ce que dit Chomsky, c’est cette idéologie qui soutient la démarche propagandiste.
Il se trouve une articulation intéressante entre le « faux » message à faire passer discrètement, inconsciemment, pour que ça ne se voit pas trop et comment le moyen utilisé trouve sa technique dans le marketing. Car le marketing, c’est là pour vendre de l’illusion, du rêve, du possible. Et le moyen utilisé, c’est de mettre en lien avec le désir, avec le manque qu’on abolit et le « truc en plus » que l’on fait miroiter : « Avec le biniou Coin-Coin, votre vie serait quand même autre chose ! ». Il faut que le consommateur veuille ce produit, désire être ce beau mâle qui se badigeonne l’aisselle au stick large de Mennen, s’approche de l’idéal qu’il a de lui-même avec ce nouveau téléphone portable… Et ainsi, la démocratie nous chante de l’endoctrinement sur un air de liberté. Pour notre bien, on nous raconte de belles histoires ou des histoires qui nous plaisent, et qu’on réalisera (rendra réelles) au supermarché du coin. Chomsky en identifie aisément les auteurs, ceux qui sont pour l’ordre mondial établi : les investisseurs, les financiers, les fonds de pension, ceux qui détiennent les médias. Bref, l’argent et le pouvoir. Le pouvoir se présente toujours comme altruiste, désintéressé, généreux soit dans l’absence d’intérêts personnels, ce qui est faux, car il y a de l’intérêt personnel, des intérêts à préserver, faire valoir son idéologie ou garder le pouvoir, prôner le TINA[1], nous proposer de dépenser, ou dé-penser.
Ainsi, les médias vendent une fausse image du monde qui tronque notre raisonnement. L’opinion d’un individu sur le monde se fait par les informations dont il dispose, et qualifier ceux qui résistent « d’antimondialistes » infuse qu’ils sont d’abord « anti » alors qu’ils se réclament plutôt d’être « alter ». C’est la langue du troisième Reich de Victor Klemperer, la novlangue, à base de néologismes permettant d’asservir la langue donc la pensée, participant à la mise en place de la propagande, au conditionnement des esprits. Par exemple, pour ne pas dire le mot anti-pédé, on utilise le terme plus politiquement correct d’homophobe. Etymologiquement, homo, c’est le même, et phobos, la peur. L’homophobie est la peur de ce qui nous est semblable, alors qu’on l’entend comme le désamour de l’homosexualité. Les deux concepts sont bien différents. Autre exemple, avec le mot anarchie, qui s’apparente souvent à un joyeux bordel parce qu’il n’y a pas de chef (cela dit, moi j’en ai un de chef au boulot, et les jours où il est là, c’est un joyeux bordel…), alors que l’anarchie signifie absence de commandement (arkhê « ce qui est premier »), c'est-à-dire responsabilité de chacun. On assiste à un glissement de sens qui induit plus qu’il n’informe, et surtout qui fait perdre un certain rapport entre la réalité et le langage utilisé pour la décrire. L’écart se creuse de plus en plus en ce qui est, les mots qu’on utilise pour le dire et ce qu’on dit vraiment. Mais c’est de cet écart, de cet « à peu près » croissant que se nourrissent les confusions médiatiques qui ainsi détournent l’attention vers le sport ou la météo. Ecoutons les superlatifs distribués dans les faits divers. Lorsque le train Strasbourg – Port Bou arrive avec 26 heures de retard, on parle de galère, du train de l’enfer, de cauchemar, on s’apitoie sur ce qu’on vécu ces pauvres passagers, mais il ne faut quand même pas exagérer, 26 heures de train, ce n’est pas 26 heures sur la table d’opération. Comme je dis parfois, je préfère que ce soit mon garagiste qui m’annonce une mauvaise nouvelle plutôt que mon proctologue… Mais ça fait parler à la ferme…
La parade dont parle Chomsky, le contrôle des moyens de production et d’échange par les citoyens, pour court-circuiter le discours financier. Mais cela touche à la communauté, voire au communisme, dont l’inspiration profonde va à l’encontre de nos convictions animales. Partager pour qu’il y en ait pour tous est contraire à ce que réclamer notre instinct : provisionner pour ne pas manquer. Or, une autre économie est possible pour que chacun puisse disposer de ce dont il a besoin (Qui a besoin d’un salaire de 100.000€ par mois ?). Les producteurs qui voient leurs revenus s’effondrer parce qu’il y a surproduction ne peuvent comprendre que les prix à la consommation augmentent parce qu’on importe, et qu’ailleurs, on a faim. Mais avant d’atteindre une autre économie, il faut atteindre un autre rapport au monde, et à soi, à sa consommation donc au manque, à sa condition animale qui ne risque plus, dans le monde actuel géré autrement, de manquer.
D’ici là, ça cause dans le poste, et encore une fois, je le redis : « Eteignez la télé !! », car c’est peut-être ça le péril, l’occupation de toute la place du discours par du blabla, des jeux débiles, pendant que le pouvoir, le vrai, celui qui tient le vrai discours, ne nous dit rien et reste à sa place. Mais qu’est-ce donc que tenir le vrai discours ? Dire réellement ce qui se passe ? Dire la vérité ? Mais la vérité, le vrai, qu’est-ce donc ? Qui peut avoir ce discours ? On s’en approche de trop loin pour qu’un de nous, individu ou pouvoir, ait une parole plus juste sur cette vérité. On est égaux face à notre vérité. Or, l’égalité de la parole de chacun, ce qui va dans le sens de l’anarchie de Chomsky, nécessite un grand temps de cerveau disponible, voire même, afin d’entendre ce que dit chacun, des capacités intellectuelles au-delà de ce que l’homme possède.
On n’oubliera pas que dans altermondialisation, il y a « alter », l’autre, l’Autre… Ah tiens, le revoilà celui-là…
[1] Tina, initiales de « There is no alternative » (« il n’y a pas de solution de rechange »), propos de Mme Margaret Thatcher posant le caractère inéluctable du capitalisme néolibéral, qui n’est qu’une forme possible de « mondialisation ».