Psychologie de tous les jours, de la vie du psychologue, de ce qu'il pense, et là, qui vous le dit...
Peut-être l’aurez-vous lu ou en aurez-vous entendu parler. Une association britannique a créé un #hashtag, c’est-à-dire une sorte d’adresse sur Twitter, un compte sur lequel on peut écrire, avec un sujet des plus étonnants. La même chose a été reprise dernièrement en français : #jenaipasporteplainte. La raison de ce tweet ? Permettre aux personnes victimes d’agression sexuelles de le dire quelque part. Cette initiative, qu’on peut à la fois souligner car belle idée que d’ouvrir un espace de parole qui se voudrait confidentielle sur un lieu si public, et regrettable car, comment se fait-il que nous en soyons arrivés là….link
L’article du Monde rapporte quelque chose de très intéressant car il met le doigt sur ce phénomène compliqué qu’est la culpabilité des victimes, et son corolaire, la honte. Un slogan féministe reprend simplement cette idée : "Que la honte change de camp". Les chiffres sont en effet inquiétants : 75.000 victimes par an, soit 200 par jour, des femmes qui connaissent leur agresseurs, qui seront condamnés dans 2% des cas. Ça ne fait pas beaucoup, on est bien d’accord. Pour la simple raison qu’une majorité, près de 90% ne portera pas plainte, et sur celles qui le feront, nombres seront découragées et abandonneront, principalement à cause de la difficulté à établir clairement les faits.
Mes années de pratique auprès des tribunaux en tant qu’expert m’ont amené à côtoyer la difficulté que rencontraient les victimes dans leur démarche envers elles-mêmes, leurs proches et la société. La médiatisation du phénomène, parfois, par à-coup, l’actualité qui donne la parole aux associations militantes, ça permet de fonder et d’autoriser ces personnes à faire les démarches nécessaires. Mais bien souvent, à quel prix ? Chaque cas est individuel. Les enjeux sont tellement intenses et profonds qu’on ne peut jamais clairement dénouer l’écheveau des faits. Quand la victime trouve la force de porter plainte rapidement et qu’il est encore possible d’appuyer ses dires par un examen médical, parce que sa simple parole ne suffit pas, bien sûr, le dossier peut être consolidé d’éléments tangibles. Par contre, quand les faits datent un peu, quand il n’y a eu aucune violence, seulement un défaut de consentement ou un abus de faiblesse, ou une soirée trop arrosée qui a dégénérée, le recueil de la plainte et la judiciarisation des faits est plus compliquée. Souvent, quand un temps relativement long séparait les deux temps, les victimes me disaient simplement : « Mais qui m’aurait cru, depuis le temps ? ».
Dire, c’est le dire à tous, et dans la tête de chacun, c’est savoir qu’il s’est passé quelque chose de sexuellement sale. « La salissure, du corps jusqu’à l’âme », m’ont-elles dit. Dire, c’est risquer de ne pas être crue, c’est être confrontée à nouveau à son agresseur, c’est surtout, devant l’incroyable de la violence de l’acte, voir dans l’entourage apparaitre les défenses psychiques du traumatisme. Nous les possédons tous, et elles fonctionnent pour tout le monde. N’avons-nous pas entendu la parole de Mme Dialo mise en doute, c’est-à-dire déniée, parce qu’elle voulait se faire de l’argent ? C’est souvent ce qui se passe quand les preuves manquent, où que l’agresseur tarde ou résiste à acquiescer : on finit par mettre en doute les paroles de la victime. L’article dit d’ailleurs « Impossible de s'assurer de la véracité des témoignages », et cette question est étonnante, car qu’importe… Il y a peu de chance que soit twitté des faux témoignages, aucune chance qu’un tweet permette l’ouverture d’une instruction et savoir si c’est vrai ou pas, on s’en fout. LA question n’est pas là. On n’a pas cru la personne quand elle a dit qu’elle ne voulait pas, on ne croit pas d’emblée la victime quand elle dit ce qui lui est arrivé. Le « pas facile à vérifier » est une redite, une répétition de l’agression. L’enjeu est de donner une place à « pouvoir le dire », à ce que les victimes comprennent qu’elles ne sont pas seules, et qu’elles osent…
Dit comme ça, ça peut paraitre simple, mais sur le terrain, en face à face, c’est toujours difficile, parce que j’ai eu moi aussi des déclarations embrumées de larmes, des femmes outragées et humiliées par un mari ignoble qui avait fait subir les pires horreurs à toute la famille, prêtes à n’importe quoi pour qu’il aille en prison et ne s’approche plus jamais des enfants. Sauf que ça n’était pas vrai. On ne peut signer de blanc-seing aux personnes qui se disent victimes, mais il n’est pas normal que la grande majorité d’entre elles en soit réduit à passer par l’anonymat twitien pour sortir de l’ombre. Pour les victimes, les conséquences sont autres. Même quand on arrive à le dire, on le dit avec un pseudo, un avatar, comme si ça n’était pas arrivé à l’ensemble de mon être, mais juste à une partie. Il y a un écran entre moi et mon mal, écran d'ordi, écran de protection. C’est un peu comme lorsqu’il y avait eu le tremblement de terre à Haïti. Pour les personnes concernées, on est sous les décombres, tout a été ravagé, détruit, tout est cassé. Et la vie quotidienne fait qu’on doit vivre avec ça. Pour les personnes non concernées, comme nous devant nos écrans de télé, on s’émeut, et on se dit « Rholala, c’est terrible… Elle est où la télécommande ? C’est l’heure de PBLV… »
Malgré la grandeur et l’avancée de nos sociétés modernes tel qu’on le prétend, il y a encore des barbaries qui se pratiquent, et des choses dont on ne parle pas, qui restent tabou du simple fait que nous sommes incapables de penser que des individus sont capables de ça, proches de nous. Le crime est trop grand, trop intrusif psychiquement, et on le met vite sous le sceau de la suspicion. Les victimes ne parlent pas car elles ont honte de ce qu’il leur est arrivé ou de ce qu’on va penser d’elles, alors que ce phénomène n’apparait pas dans les autres cas. Les accidents de la route, les maladies professionnelles, les gens qui font des actions de classe pour s’unir et porter plainte ensemble contre un escroc, ils n’ont pas honte de ce qu’ils font. L’agression sexuelle et le viol, de par leur composante sexuelle et le lien au désir, sont caractéristiques de ça. Et comme le lieu du crime, c’est le corps, on ne s’en remet jamais tout à fait. L’agression sexuelle vient intruser le corps et faire effraction dans le psychisme. Il y a, au premier sens du terme, un ébranlement des bases structurelles de l'identité, ce qui provoque l'instabilité, le mal-être, puis le repli, les penchants dépressifs, les attitudes suicidaires par voie de conséquence. Ce qu’il se passe après, les questions, les explications, sont les tentatives de réparation de cette effraction. Pour les victimes d’une part, mais aussi pour l’entourage qui ne comprend pas plus que ça. Or, vu les chiffres, il y a bien de ce côté-là quelque chose du non-pensé, du pulsionnel, d’un agissement primaire que la cadre social ne contient, ne retient pas. On ne porte pas plainte pour que ça s’oublie mais ça ne marche pas.
Tant que nous n’aurons pas les moyens de Minority Report, il faudra se contenter d’accueillir les victimes, ce qui passe d’abord par les autoriser à être reconnues en tant que telles.
#jenaipasporteplainte