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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 09:56

Depuis quelques mois, je vis dans un appartement où il y a une télévision. Alors que je m'étais jusqu'alors protégé de ce phénomène, je peux dire que maintenant, je le côtoie, ou plus exactement, je le subis.

Tout d'abord, je m'interroge sur la grande fracture qui existe entre l'offre et la demande. La télévision atteint un taux d'équipement de plus de 95% des foyers. Cependant, quand on en parle autour de soi, c'est bien à la télé que l'on trouve le florilège de la bêtise et de la médiocrité, avec bien souvent des courbes d'audience pas si mauvaises que ça.

C'est un loisir qui nous prend 3h15 par jour, en moyenne. Il faut pondérer cela avec les vieux et les malades qui passent leur temps devant, faute de mieux. Mais si on se tourne vers les émissions d'intérêt moyen, je finis tout de même par me demander ce qu'on y cherche. Qu'est-ce qu'on attend de ces programmes dont on ne saura dire que du mal, où la logique est consternante et la langue parlée vient d'une planète où il n'y avait pas d'école ? Qu’est-ce qui nous pousse à perdre tout ce temps à guetter le succès ou la chute de l’autre ?

Bien sûr, ça n'est pas anodin. Cela raconte des histoires, comme les contes, et quelque part, on se repait des succès story auxquelles on rêve du fond de notre canapé. Je suis tout de même surpris par le temps qu’on perd à fustiger ces abimes de bêtise, ces bêtes de foire pour qui on déroule le tapis rouge sur lequel il est écrit AUDIMAT des deux cotés. Le temps qu’on perd à ça, à valider la bassesse télévisuelle en se confortant qu’on est bien plus malins qu’eux, à dénigrant l'inculture des lofteurs qui butent sur le mot "thym", la bêtise des Ch'tis, des Anges, la faiblesse de Nabilla...

Nabilla : en regardant ses aventures en Californie, la richesse, le luxe et l'opulence, qui ne dénigre pas l'outrageant succès de cette starlette, en bavant plus ou moins sur sa vie de stars. « Elle est conne comme un balai et elle se pavane aux States… », diront les facheux, sans connaitre le début du commencement des rouages qui permettent à une jolie jeune fille, qu'elles que soient ses qualités et son intelligence (mais pas son tour de poitrine) d'en arriver là. Et ne nous y trompons pas, si Nabilla devint célèbre grâce à sa célèbre réplique qui ne lui a pas valu le prix Nobel, elle joue peut-être un jeu subtil qui nous leurre, ou d'autres se chargent d'être intelligents pour elle.

Mais même sachant cela, même si on sait pour les boites de production qui nous tricotent tout ce mélodrame cousu de fil blanc, même si on sait que rien n'est vrai, que les inconnus qui connaissent le succès sont en fait des acteurs castés, malgré notre connaissance du miroir aux alouettes, et bien on y retourne. Mais pourquoi donc, enfin? Mais parce que ça parle de notre désir, du fait que nous aussi, on en voudrait bien, de la paillette et de l’invitation en prime time, on en voudrait du flash crépitant, du hurlement de fans, de la photo de magazine, de la reconnaissance d'inconnus dans la rue...

Daniel BALAVOINE le disait déjà en 1981 dans Le Chanteur :

"Je m'présente, je m'appelle Henri
J'voudrais bien réussir ma vie, être aimé
Etre beau gagner de l'argent
Puis surtout être intelligent
Mais pour tout ça il faudrait que j'bosse à plein temps"

Tout est dit : de l'amour, de la gloire, mais sans trop se fatiguer.

Mais comme on n'a pas cette gloire, alors on bave devant celle des autres. Et ce rêve, cette idée, cette imaginaire suffit, parce que sinon, pour quelle raison passerait-on à la télé ?

On perd notre temps à contempler la médiocrité, à vérifier qu’il y en a plus bas que nous. Et le pire, ce n’est pas que la télé nous propose ça, le vrai problème, c’est qu’on y va, on y fonce, parce qu’on s’en repait, de ce discours qui nous dit que les autres sont bêtes et moches au fond, que les jolies filles sont refaites, et qu'ils sont incapables de faire une phrase de français correcte. Ou au contraire, qu'on pourrait très bien être sur ce plateau de télé, et qu'on y arriverait tout pareil...

Ça dit toujours la même chose : vérifier qu’on est au-dessus du pire, et rêver à l’au-dessus de nous parce qu’on n’a pas les moyens de l’atteindre.

En fait, ce sont là les deux figures de l’Autre lacanien, dans ce qu’il provoque d’attirance et de dégout, d’identification et de refus, d'amour et de rejet.

Et au fond, on pourrait résumer ça ainsi : tout s’articule sur une échelle allant du moins aimable au plus aimable, autrement dit sur l’échelle du désir : ce qu'on désire être, au prix des efforts qu'on est prèt à mettre en œuvre pour être. Et la réalisation de ce désir, la réussite ou non du "Je m'y crois, moi aussi, je pourrais le faire" se lit sur les indices de satisfaction des chaines.

Alors, soit les médias jouent un jeu abject de l'exploitation de notre désir (mais si on considère qu’on les laisse faire en avalant leurs programmes, tant pis pour nous), soit nous sommes de pauvres choses qui considérons bien mal notre désir, prêts à le revêtir de n’importe quelles hardes qui le grandiraient un peu.

Le temps que nous perdons devant ces conneries télévisuelles sont des abimes narcissiques, qui consument notre valeur, car ça ne parlera jamais de nous. Devant la téléréalité (magnifique tour de passe passe pour nous faire croire que ça, c’est la réalité), nous ne gagnons rien.

Et après, nous n’avons de cesse de nous ruer sur nos réseau sociaux pour crier notre existance, pour hurler que du fond de notre canapé, nous existons bel et bien, que nous aurions eu des trucs à dire mais que là, il est déjà tard et il faut aller se coucher…. La télévision nous montre une façon de penser, et cette façon, côtoyée jour après jour, nous l'adoptons, contre notre gré, et à nos dépends, car la télévision sert qu'elle-même. Elle nous montre un rêve auquel nous finissons par nous conformer, le croyant notre.

La télévision génère en nous de la fascination en nous racontant ce que rêverions d'être, fascination dont nous sommes les victimes consentantes.

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